Mort d'Arafat : vers une saisie de la justice internationale ?

Publié le par Le Nouvel Observateur

Mort d'Arafat : vers une saisie de la justice internationale ?

Les doses de polonium retrouvées dans la dépouille et les effets personnels de Yasser Arafat "supposent forcément l'intervention d'un tiers", assurent les experts suisses. Israël plaide non coupable.

Mort d'Arafat : vers une saisie de la justice internationale ?

L'Autorité palestinienne va-t-elle saisir la justice internationale concernant la mort de Yasser Arafat ? La direction palestinienne est pressée d'agir en ce sens jeudi 7 novembre après la publication d'un rapport médical confortant la thèse d'un empoisonnement, une voie semée d'obstacles politiques et juridiques.

"De la même manière qu'une commission d'enquête internationale a été formée sur le meurtre de (l'ex-Premier ministre libanais) Rafic Hariri, il doit y avoir une commission internationale pour enquêter sur le meurtre du président Arafat", a ainsi déclaré Wassel Abou Youssef, membre du Comité exécutif de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP).

Les résultats ont montré qu'Arafat avait été empoisonné au polonium, une substance qui est détenue uniquement par des États et non des individus, ce qui signifie que le crime a été commis par un État", a-t-il souligné.

Une conférence de presse de la commission d'enquête sur la mort du dirigeant historique palestinien est en outre prévue vendredi à 10 heures (9 heures en France) à Ramallah en Cisjordanie. Jeudi, les experts suisses sont revenus sur les informations publiées mercredi par la chaîne qatarie Al-Jazeera qui s'est procurée une copie de leur rapport. Selon eux, les analyses scientifiques menées en Suisse ne permettent pas de dire que le polonium est la cause de la mort du dirigeant Yasser Arafat... ni de l'exclure.

"On ne peut pas dire que le polonium a été la source de la mort" d'Arafat, a déclaré le professeur François Bochud, directeur de l'Institut de radiophysique appliquée. Mais "on ne peut pas l'exclure", a-t-il ajouté. "Nos résultats soutiennent raisonnablement la thèse de l'empoisonnement", a conclu le professeur Bochud, précisant tout de même que les doses de polonium retrouvées dans la dépouille et les effets personnels de Yasser Arafat "supposent forcément l'intervention d'un tiers".

Sharon "n'a pas fait tuer Arafat"

Les causes de la mort d'Arafat le 11 novembre 2004 dans un hôpital militaire français n'ont pas été élucidées, et nombre de Palestiniens soupçonnent Israël, qui a toujours nié, de l'avoir empoisonné. "Les instructions de [Ariel] Sharon étaient de prendre toutes les précautions pour qu'Israël ne soit pas accusé de la mort d'Arafat", a affirmé de son côté Raanan Gissin, porte-parole et conseiller du Premier ministre de l'époque, Ariel Sharon.

C'est aussi pour cette raison que Sharon a permis l'évacuation vers un hôpital en France d'Arafat lorsqu'il s'est avéré qu'il était mourant", a-t-il assuré, qualifiant les propos du leader israélien de l'époque - déplorant qu'Arafat soit encore en vie - de "déclarations politiques qui n'ont pas eu de suites opérationnelles".

Au lieu de lancer des accusations sans fondement contre Israël, les Palestiniens feraient mieux de s'interroger sur ceux qui dans l'entourage d'Arafat avaient intérêt à sa disparition, et surtout sur qui a mis la main sur l'argent que contrôlait Arafat", a également lancé Raanan Gissin. Cet ex-chef du Mossad (1996-98) a par ailleurs tenu à rappeler que la nourriture que consommait Yasser Arafat lorsqu'il était encerclé par l'armée israélienne à la Mouqataa à Ramallah à partir de 2002 était préalablement testée par des goûteurs.

Mais pour les Palestiniens, le rapport médical suisse diffusé mercredi par la chaîne qatarie Al-Jazeera concluant que "les résultats soutiennent modérément l'hypothèse que la mort a été la conséquence d'un empoisonnement au polonium-210" ne font que confirmer une conviction bien ancrée de l'implication d'Israël.

Saisie de la Cour pénale internationale

"Le but d'Israël en tuant Arafat était de chambouler la scène palestinienne et de faire émerger une direction palestinienne plus conciliante, pour parvenir à un accord aux termes d'Israël", estime ainsi le politologue Abdelmajid Souilem, en allusion à l'actuel président Mahmoud Abbas. La publication de ces résultats "peut nuire aux négociations politiques" israélo-palestiniennes en cours, assure de son côté l'analyste Hani al-Masri, qui rappelle l'engagement pris par Mahmoud Abbas de suspendre toute démarche auprès des organisations internationales pendant les neuf mois impartis aux pourparlers.

Lors des prélèvements sur la dépouille, le 27 novembre 2012, le président de la commission d'enquête palestinienne Tawfiq Tiraoui avait annoncé que si les résultats confirmaient la thèse de l'empoisonnement, les dirigeants palestiniens saisiraient la Cour pénale internationale (CPI). Cette démarche paraît désormais compromise dans l'immédiat, à la fois par l'engagement de s'abstenir de tout recours aux juridictions internationales et par une procédure juridique déjà lancée en France.

"Ma fille et moi irons devant tous les tribunaux à travers le monde pour punir ceux qui ont commis ce crime", a déclaré à Al-Jazeera, la veuve du dirigeant palestinien, Souha Arafat, qui a déposé plainte en 2012 en France, déclenchant une information judiciaire pour assassinat. Une soixantaine d'échantillons biologiques avaient été prélevés dans la tombe de Yasser Arafat à Ramallah, puis répartis pour analyse entre les trois équipes d'enquêteurs, suisse, française et russe.

De leur côté, les Russes avaient fermement exclu, mi-octobre, la thèse d'un empoisonnement au polonium-210, sur la base de leurs propres échantillons. "Il n’a pas pu être empoisonné au polonium. Les experts russes qui ont mené l’analyse (des échantillons) n’ont pas trouvé trace de cette substance", avait alors déclaré le chef de l’agence fédérale d’analyses biologiques.

Le Hamas demande l'arrêt des négociations

Le Hamas, au pouvoir dans la bande de Gaza, a appelé à cesser les négociations de paix avec Israël à la suite de la divulgation "des preuves de l'assassinat d'Arafat".

"Nous avons mesuré des activités de polonium-210 dans les os et les tissus qui étaient jusqu'à 20 fois supérieures aux références de la littérature" médicale, indiquent les 10 médecins et praticiens, pour la plupart de l'Institut de radiophysique de Lausanne, dans leur rapport daté du 5 novembre. "Le fait qu'elles ne soient pas homogènes est compatible avec une absorption de polonium-210 survenue lors de l'apparition des premiers symptômes (octobre 2004)", remarquent-ils, évoquant le cas d'Alexandre Litvinenko, un ancien membre des services secrets russes réfugié à Londres, assassiné en 2006 avec cette substance.

Publié dans Articles de Presse

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