Noël 43 à la prison de Blois

Publié le par La Nouvelle République - Michel Ollivier

Michel Ollivier nous raconte son étrange Noël 1943, passé en prison pendant la guerre. Et pourtant plein d’humanité. Récit.

Une aquarelle de la cour de l'ancienne prison de Blois, d'après les souvenirs de Michel Ollivier. - (Dessin Jean-Luc Ollivier)

Une aquarelle de la cour de l'ancienne prison de Blois, d'après les souvenirs de Michel Ollivier. - (Dessin Jean-Luc Ollivier)

Le gouvernement de Vichy avait mis l'administration pénitentiaire à la disposition des occupants nazis et c'est elle qui logeait et gardait la majorité des personnes arrêtées par les services de police allemands, Felgendarmerie et Gestapo. A Blois, durant la dernière guerre, il existait deux prisons, l'actuelle construite en 1939 et l'ancienne, rue Beauvoir, maintenue en service vu les circonstances… Fort vétuste, elle n'offrait pas de cellules mais se composait de grandes salles communes où résidaient les détenus. Michel Ollivier, Blésois alors âgé de 19 ans, y a été détenu cinquante-quatre jours pour faits de Résistance. Ses liens avec la Résistance n'ont pu être établis, mais il doit aussi son salut au personnel pénitencier qui souvent essayait d'alléger le quotidien de détenus, dont beaucoup trop ont ensuite été déportés.

« A l'approche de Noël 1943, en dépit de la prison où nous sommes, nous songeons à marquer ce jour par une activité sortant de l'ordinaire. Après différentes propositions, une idée prend corps : organiser une représentation théâtrale ; parmi notre groupe de détenus certains ont déjà joué en amateur et il y a des candidats acteurs, mais il faut trouver une pièce, ou a défaut l'écrire. Assez vite, compte tenu de la forte présence du personnel de justice de Vendôme et de notre lieu de séjour, il est décidé de parodier un procès. Mais qui juger ? »

Le procès de la tinette

« Dans notre salle, un objet, bien qu'indispensable, est très décrié. Il s'agit de la tinette, omniprésente à cause de ses effluves, voilà une coupable toute trouvée. C'est décidé, c'est elle qui sera jugée.

Autour de la table, les idées fusent, ceux qui ont un brin de plume préparent des répliques, petit à petit le scénario s'écrit. L'accusation accumule les charges et les défauts, la défense prépare ses arguments. Les rôles sont définis, président du tribunal, procureur, avocat et de nombreux témoins. Pendant plusieurs jours, la dizaine de personnes qui cogitent autour du texte s'amuse bien en le rédigeant.

Enfin la veille de Noël, vers 17 h 30, après avoir prévenu nos gardiens, tous les non-acteurs s'installent sur les bancs déplacés en travers de l'espace libre et attendent la représentation. Faute de scène, les acteurs officient debout devant le mur du fond, seul le président est assis (il faut respecter la forme). Pour figurer les « gens de robe », les acteurs ont enfilé des pardessus à l'envers avec un mouchoir blanc sous le cou.

Pendant trois quarts d'heure, les arguments s'échangent, déchaînant des fous rires en série à chaque allusion un peu piquante. La proposition débattue et (finalement repoussée) de faire venir l'accusée à la barre, déclenche une franche hilarité. Enfin, les arguments s'équilibrant, un non-lieu est finalement décidé, aux applaudissements (discrets) mais généreux du public.

Et c'est l'heure du repas du soir, réveillon avant l'heure, chacun a gardé le meilleur de ses colis pour l'agrémenter. Tout le monde n'ayant pas la chance d'en recevoir, les denrées sont fraternellement réparties entre tous et le repas est presque joyeux, en dépit du manque de vin. Je crois me souvenir, qu'exceptionnellement ce soir-là, nous montons au dortoir une heure plus tard. Hélas pour beaucoup d'entre nous, ce sera leur dernier Noël… »

[En souvenir des 54 jours passés en ce lieu en 1943 - 1944. Michel Ollivier]

La Nouvelle République

Publié dans Articles de Presse

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