Nous sommes devenus ennuyeux

Publié le par Rodney42

Le Point publié le 03/06/2010 à 11:52 propos recueillis par Émilie Lanez

 

Nous sommes devenus ennuyeux. quel triomphe !


Hammerstein Kurt vonLe sous-titre de son dernier livre, publié chez Gallimard, précise : " Hammerstein ou l'intransigeance. Une histoire allemande ".

 

Est-ce vraiment une histoire allemande que celle, admirable et rare, de Kurt von Hammerstein, chef d'état-major général de la Reichswehr qui démissionna pour ne pas servir Hitler, comprenant que le nazisme n'était qu'" hystérie funeste " ?

 

Hans Magnus Enzensberger, 80 ans, vit à Munich. Courtisé, adoré, sollicité. Parfois redouté, car il châtie volontiers son pays aimé. Immense écrivain allemand, certainement l'un des plus grands contemporains.

 

Son oeuvre, peu connue en France, est prolifique : livrets d'opéra, pièces de théâtre, romans pour la jeunesse, biographies, essais, romans, poèmes... Il regarde l'Allemagne sans complaisance, admiratif de sa normalité retrouvée.

Le Point : Que signifie pour vous être allemand ?

Hans Magnus Enzensberger : Je suis allemand et alors ! [Eclats de rire.] Ce n'est pas grave, non ? Si, en 1946, on m'avait dit qu'un jour je vivrais à Munich, j'aurais répondu que c'était folie. Moi, dans ce champ de ruines, dans cette désolation totale, jamais. Et voilà, aujourd'hui, j'y vis et j'y suis bien. C'est remarquable. La situation mondiale explique en partie cette reconstruction - je ne veux pas employer le mot renaissance. Je m'émerveille de tout cela. Notre but le plus sensationnel était de parvenir à la normalité. Nous l'avons atteinte. Nous sommes devenus un pays normal, pas très dangereux, inoffensif, un peu ennuyeux. Quel triomphe ! Vous savez, le plus grand luxe que puisse offrir la politique, c'est l'ennui. Nous y sommes parfaitement parvenus. Nos problèmes ressemblent beaucoup désormais à ceux des autres, des Belges, des Français, des Espagnols. Le Sonderweg allemand, ce chemin singulier, cela n'est plus vrai. Evidemment, nous avons nos couleurs locales, nos taches, tout peuple a ses idées fixes. Mais ce n'est pas grave, on peut en rire. Tout ici est un peu bête, un peu ennuyeux et absolument pas dangereux. Quel triomphe, décidément !

Comment avez-vous trouvé ce personnage réel, Hammerstein, envers lequel le régime nazi manifesta une irrésolution rare ?

Curieux que la littérature historique, pourtant féconde sur cette période, ne se soit jamais intéressée à Hammerstein. J'en suis content. Son histoire est, en effet, singulière. Hammerstein est mort en 1943, avant donc l'attentat de juillet 1944 perpétré contre Hitler, à la préparation duquel il participa. Lorsque ses amis lui parlent de ce projet, il les met en garde : ne tuez pas Hitler, vous en ferez un martyr. Il est convaincu que l'Allemagne doit aller au bout de l'horreur nazie, connaître et commettre l'horreur totale. Il est convaincu que ses compatriotes devront boire, jusqu'à la dernière goutte, la soupe dans laquelle ils se vautrent, sinon ils reviendront au mensonge, au mythe du " coup de poignard dans le dos " qu'ils élaborèrent complaisamment après le traité de Versailles. C'est un homme lucide, mais sa froideur est incroyable. Probablement avait-il raison. L'Allemagne devait aller jusqu'au terme de l'hystérie.

L'admirez-vous ?

Il est inutile d'écrire une biographie si l'homme vous laisse froid, il faut éprouver de l'empathie. Hammerstein est très éloigné de mon milieu d'origine, je n'ai rien à voir avec la caste militaire, avec l'aristocratie. Ce livre fut une expédition, une aventure exotique. Lorsque j'écris une biographie, je veux conquérir un bout du monde. Je n'écrirai jamais la biographie d'un écrivain, il me serait trop proche.

Pourquoi Hammerstein a-t-il vu, lui, ce que ses contemporains n'ont pas su ou voulu voir ?

Hammerstein est ce qu'on appelle un homme de caractère, il est doté d'une boussole intérieure. Il fait partie de ces hommes et ces femmes qui ne se laissent pas bousculer. C'est un homme moral, un intellectuel qui choisit de faire ou de ne pas faire. Il était assez dur, il courait beaucoup de risques. Il incarne le contraire de l'opportuniste.

Un héros que vous offrez enfin à l'Allemagne ?

Non, l'héroïsme n'est pas son fort, il laisse cela aux autres. Il observe, envisage les alternatives, étudie les options. C'est un homme de sang-froid, cela lui fut reproché d'ailleurs. Dans ce livre, je dialogue avec les morts, j'ai beaucoup de conversations posthumes avec Hammerstein, je souhaite faire passer une époque, transmettre ses contrastes. Les enfants de la paix que nous sommes adoptent des jugements faciles, tranchés. La littérature offre la richesse des nuances, l'expression des ambivalences, celle des jugements intermédiaires. Le monde n'est pas peuplé de saints et de salauds, ce n'est pas si facile. Vous le savez, d'ailleurs, vous les Français qui connurent Vichy puis de Gaulle. Stauffenberg [NDLR : l'officier à la tête de l'attentat raté contre Hitler, le 20 juillet 1944] est notre héros national, or n'oublions pas qu'il admira Hitler avant de tenter de l'assassiner. Les hommes faits d'un seul bloc ne m'intéressent pas, il n'y a rien à écrire. Lorsque je suis avec mes amis, je leur demande souvent s'ils connaissent personnellement des saints, car moi, je n'en connais aucun. Nous comptons plus d'Eichmann que de saints.

Pourquoi Hammerstein est-il aussi une " histoire allemande " ?

C'est d'abord une histoire extraordinaire à raconter, dont l'intrigue est terriblement romanesque. J'insiste sur la véracité des faits, mais je préviens le lecteur lorsque, parfois, il advient que je ne peux pas prouver ce que j'écris. Le seul terrain étranger qui nous reste est notre passé. Aujourd'hui, on se rend au Pérou, en Thaïlande, les jeunes connaissent le monde entier. Et, pourtant, que savent-ils de la vie de leurs grands-parents ? Seule la littérature offre ce voyage dans le passé. Elle capte l'essence des troubles, des difficultés, des joies. Il faut ajouter la narration à l'histoire académique.

Vous nous racontez la vie de femmes admirables, dont les filles Hammerstein. L'une, ardente communiste, s'installe en RDA, l'autre épouse en pleine guerre un juif avec lequel elle part vivre en Palestine. Sa femme et deux de ses filles survivront à la déportation.

Je ne veux pas faire de féminisme mais un des défauts de l'historiographie est de ne pas rendre compte du rôle qu'occupèrent les femmes. Dans l'histoire de la famille Hammerstein, les femmes - la sienne, ses filles, son amie Ruth von Mayenburg - furent extraordinaires. Il faut parler de l'apport des femmes à la survie des survivants.

Aimez-vous vivre à Munich ?

C'est parfait pour travailler car on s'y ennuie un peu. Je connais bien Berlin, une ville électrique, volontariste, où tout est important. Paris est semblable, une ville où il faut être à la page. J'ai une petite tendance asociale. Je sors peu. Je lis.

 


 

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Hans Magnus Enzensberger

1929 Naissance en Bavière. Grandit à Nuremberg. 1945 Traducteur auprès de la Royal Air Force. 1949 Doctorat en littérature et philosophie. Part vivre en Italie puis en Norvège. Publie des poèmes, essais, romans. 1962 Prix de la critique allemande. 1963 Prix Georg-Büchner. S'installe à Cuba, New York, puis Berlin. 1979 Vit à Munich. 1981 " Le naufrage du Titanic : une comédie " (Gallimard). 2008 " Hammerstein ou l'intransigeance " (Gallimard). 2009 Recueil de poèmes, " Rebus ".

Publié dans Articles de Presse

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