Patrick au mois d'août

Publié le par Rodney42

Le Point publié le 16/08/2007 à 00:00 par Patrick Besson

Les vacances en famille, c'est bien, mais une fois de plus j'ai préféré Nietzsche. D'abord, contrairement à mon épouse et à mes deux fils, il est en collection de poche. Il ne demande jamais à aller danser puisqu'il danse dans sa tête, c'est-à-dire la mienne. Il n'a pas la manie de me battre au tennis, de me demander 100 euros tous les deux jours ou de vouloir que je choisisse entre différentes couleurs de moquette. Il y a aussi les vacances entre amis, mais il faut avoir des amis. A mon âge, Nietzsche n'en avait plus, à part ses lecteurs qu'il ne connaissait pas et sa soeur timbrée qu'il aimait à la folie.

Délivré de son papa dès l'âge de 5 ans. Le père : la chose dont personne n'a besoin, surtout pas les artistes. Qui trop embarrasse mal étreint. Le père méritant est celui qui a disparu, par la mort ou le divorce, afin que ses enfants poussent droit sous les caresses d'une bonne mère. Quand il n'est pas là, on n'a pas à le tuer : tout le monde vous dira que c'est un souci de moins, Freud en premier. Ce ne sont pas Victor Hugo, Alexandre Dumas, Charles Baudelaire, Nicolas Gogol, John Lennon ou Frédéric Beigbeder qui prétendront le contraire.

Mort fou, on n'imagine Nietzsche que fou. Comme les morts vieux (Voltaire, Pound, Jünger) qu'on ne voit que vieux. Pourtant, il ont été de jeunes chiens, comme Nietzsche a été un animal doué de raison. Mourir jeune et en bonne santé est le seul moyen de rester jeune et en bonne santé. Au collège de Pforta, Friedrich crée une association d'adolescents intellectuels : Germania. Le nom que Hitler voulait donner à Berlin après la reconstruction de la ville selon les plans géniaux d'Albert Speer. A 15 ans, Nietzsche est un petit mec de droite, bosseur et sportif. Il sera, comme Proust et moi, heureux au service militaire. Ces privilèges qui furent les nôtres et ne seront pas ceux de nos enfants : avoir à 20 ans douze mois de vacances, se rendre à New York en quatre heures dans un avion français et en cinq jours sur un paquebot français aussi, faire l'amour sans préservatif avec quelqu'un qu'on voit pour la première fois, manger vietnamien.

Le plus grand philosophe du monde n'avait aucun diplôme de philosophie. La philo, comme le roman et le sexe, ne s'apprend pas en fac. Nietzsche est entré dans les lettres par une polémique qui a fait un mort : David Strauss, décédé six mois après la parution, en 1873, de « David Strauss, sectateur et écrivain » (« Considérations inactuelles »). Appeler « Considérations inactuelles » ses proses les plus journalistiques. Toujours ironiser sera plus grand qu'écrire. Nietzsche tombait chaque fois malade pendant les fêtes de Noël. Ne supportait pas cette explosion mondiale de négationnisme de la matière. Hitler était pareil.

Nietzsche a laissé tomber les Grecs, Wagner et Schopenhauer en même temps : trop vieux. Celui qui n'est pas prêtre se condamne à devenir grand prêtre. Comme une femme mariée, il sera sauvé par ses migraines, qui l'obligeront à quitter l'enseignement et à faire des livres. Profession de froid : « Je ne crois, pour ma part, qu'aux individus isolés. » Dès son premier ouvrage - « La naissance de la tragédie » -, Friedrich se met tout le monde à dos, qu'il a, coup de chance, bon. Ses étudiants, à Bâle, désertent ses cours. Il se retrouve souvent en face de deux ou trois élèves. Sujet de pièce pour Eric-Emmanuel Schmitt : un cours de Nietzsche en 1873. Sa première admiratrice sera une folle, comme un signe du destin : Rosalie Nielsen. « Elle était effroyablement sale et repoussante de sa personne » (Carl Albrecht Bernoulli). La meilleure leçon de Nietzsche se trouve dans une lettre à Overbeck, en 1874 : « Et vive la société de ceux qui espèrent ! »

Publié dans Articles de Presse

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