Pourquoi je ne crois pas au suicide de Robert Boulin

Publié le par Rue89 Michel Viot Prêtre catholique

En 1975-1976, en tant que Vénérable Maître de la Loge James Anderson de la Grande Loge de France, j’ai initié Robert Boulin au grade d’apprenti franc-maçon. Il est ainsi devenu pour moi un frère et un ami jusqu’à sa disparition brutale en 1979.

Pourquoi je ne crois pas au suicide de Robert Boulin

Il était maître maçon parce qu’assidu aux travaux de la loge. Aimé de tous, bien au-delà d’opinions politiques particulières aux uns et aux autres, il a toujours gardé la confiance de ses frères malgré les attaques dont il a été l’objet à propos de l’achat d’un terrain à Ramatuelle. Dire qu’il n’a pas été affecté par ce qu’il ressentait comme un règlement de compte politique serait faux. Mais il ne faut pas exagérer. Robert Boulin était un « routier » de la politique.

Tout ce qui pouvait être prouvé c’est qu’il avait été victime d’un escroc.

Pendant les 48 heures qui ont suivi sa mort, je n’ai pas cru au suicide, tout comme le Vénérable qui m’avait succédé. Ni lui, ni moi n’avons reçu la fameuse lettre d’adieu. Pour plusieurs raisons tenant aux usages maçonniques, Robert n’aurait pu ainsi nous oublier en prenant une décision aussi grave que le suicide, pratique qui, de plus, allait à l’encontre de ses convictions catholiques.

Quelques jours après avoir exprimé mes doutes devant un cercle restreint, Pierre Pascal, un proche de Jacques Chaban-Delmas, m’a proposé de le rencontrer car ce dernier voulait me parler. C’était un ami sincère de Robert Boulin et vice-versa.

En se suicidant, Boulin aurait voulu épargner sa famille

Avant l’audience, il m’a expliqué longuement les vraies raisons du suicide, bien éloignées de l’affaire de Ramatuelle ! Robert savait qu’on voulait salir sa réputation pour l’empêcher d’accéder à de plus hautes fonctions (Premier ministre et peut-être plus, car il n’était pas de ceux qui disaient « Tous sauf Giscard ».)

Selon mon interlocuteur, Robert craignait que le terrain de la Côte d’Azur ne soit qu’une première calomnie lancée contre lui. La suite devait être la mise en cause de sa femme, accusée d’être nymphomane et maîtresse d’Henri Tournet, le promoteur escroc de Ramatuelle.

Bertrand Boulin, son fils, n’a pas non plus été épargné. Educateur de jeunes en difficultés, il aurait été accusé de graves affaires de mœurs à leur encontre.

Aussi, pour éviter qu’on s’acharne contre sa famille qu’il aimait par-dessus tout, Robert aurait préféré disparaître de la scène publique en se donnant la mort. Dans ces conditions, a poursuivi Pierre Pascal, prêter l’oreille à la thèse de l’assassinat et lui donner quelque crédit aurait obligé à défendre plus fortement la thèse du suicide et, pour cela, en donner les vraies raisons en étalant au grand jour ce que justement, par sa mort « volontaire », Robert avait voulu empêcher.

J’avais 35 ans à l’époque, et peu d’expérience politique et maçonnique. J’ai donc cru cette thèse, d’autant plus que le Président Jacques Chaban-Delmas me l’a confirmée. Par fidélité à la mémoire de Robert et pour ne pas aller contre sa volonté, dont son « suicide » m’était présenté comme son expression, j’ai défendu cette thèse longtemps.

Je ne crois plus au suicide et j’ai été trompé

Ma loge avait prévu, depuis juin 1979, en présence de Robert Boulin, que je présenterais un travail sur le suicide. Nul ne pouvait savoir à l’époque que la chose interviendrait quinze jours après sa mort ! Nous avons d’ailleurs failli annuler la conférence.

Là encore, interrogé dans les couloirs, j’ai défendu la thèse du suicide. A ce sujet, j’affirme que le texte de ma conférence « suicide et initiation » est entièrement de ma main, Robert Boulin n’y a jamais collaboré comme certains l’ont dit (le texte a été publié dans les cahiers de la Grande Loge de France, « Point de vue initiatique »).

J’ai été ébranlé, au début des années 2000, par les questions téléphoniques de Benoît Collombat qui préparait un livre sur l’affaire. Je regrette de ne pas lui avoir porté toute l’attention qu’il méritait, je venais de quitter la franc-maçonnerie et l’Eglise luthérienne, j’entrais dans l’Eglise catholique et me préparais à la prêtrise.

Sans suivre forcément toutes les thèses de l’auteur du livre « Un homme à abattre », ma conscience m’oblige à dire d’une manière très claire que je ne crois plus au suicide et que j’ai été trompé (tout comme Jacques Chaban-Delmas qui était de bonne foi).

J’ai su, en 2005, qu’Alexandre Sanguinetti n’y avait jamais cru. Le témoignage de sa fille, Laetitia Sanguinetti, sur TF1 m’a décidé à parler. J’ai l’intention de revenir sur cette question dans un prochain livre sur « mon parcours ».

Publié dans Articles de Presse

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