Prince Johnson criminel de guerre devenu faiseur de roi au Liberia

Publié le par RFI

JournalRFI publié le 20/10/2011

L'homme du second tour des éléctions présidentielles au Liberia n'est autre que Prince Johnson, arrivé troisième du premier tour avec près de 12% des votes. Cet ancien chef de guerre devenu sénateur jouit d'une certaine impunité et il étend son influence, à sa manière, jusqu'au plus haut poste de l'Etat.

Prince JohnsonAu Liberia, un ancien seigneur de guerre nommé Prince Yormie Johnson se retrouve avec le pouvoir de faiseur de roi. Arrivé troisième au premier tour des élections présidentielles avec 12,5% des votes, Prince Johnson, 59 ans, est de fait le grand vainqueur. Celui qui s’est fait élire sénateur en 2005 dans son fief de Nimba (nord) va désormais désigner le futur président ou du moins peser lourd sur le second tour qui oppose la présidente sortante et prix Nobel de la paix Ellen Johnson Sirleaf, à l’opposant Winston Tubman. « Si le duel entre Ellen Johnson Sirleaf et William Tubman était prévisible, personne ne s’attendait à voir Prince Johnson à la troisième place car il n’avait pas vraiment une bonne image y compris dans son fief de Nimba », analyse le journaliste hollandais Bram Posthumus qui était au Liberia pour couvrir l’élection. « A Nimba, les gens me disaient avant le vote : « Prince Johnson n’a rien fait pour nous » alors que Mme Johnson Sirleaf avait beaucoup investi dans cette région en terme d’infrastructures…Et les habitants en étaient reconnaissants », ajoute-t-il.

Prince Johnson entend bien faire payer son soutien et âprement négocier les voix dont il dispose. Pour le moment, il s’est rangé derrière Ellen Johnson Sirleaf, à une condition : « je dois avoir 30 % du gouvernement si le Parti de l’Unité de la présidente Ellen Johnson Sirleaf remporte » le second tour des élections prévu le 8 novembre.

Prince Johnson ne s’en cache pas : s’il soutient le Nobel de la paix c’est que le numéro deux et opposant, Wiliam Tubman, souhaite que soient jugés tous ceux qui ont commis des crimes pendant les guerres civiles au Liberia qui ont causé la mort de 250 000 personnes entre 1989 et 2003. En fait, Taubman souhaite appliquer les recommandations de la Commission vérité et réconciliation qui pointe notamment les noms de Prince Johnson et Ellen Johnson Sirleaf. «La présidente Sirleaf a été citée comme moi, donc je me sens plus en sécurité de ce côté », a déclaré l’ancien Seigneur de guerre.

« Infréquentable »

Mme Johnson Sirleaf avait notamment soutenu financièrement la rébellion du chef de guerre Charles Taylor à ses débuts en 1989, contre le régime du président Samuel Doe, avant de devenir la plus farouche adversaire de Taylor. Ce qu’elle a reconnu publiquement mais qui lui a valu d’être cité dans la Commission vérité et réconciliation. « Il y a dix ans à Abidjan, Mme Johnson Sirleaf m’avait confirmé qu’elle avait donné de l’argent à Charles Taylor car c’était pour elle le seul moyen de se débarrasser de ce régime à la dérive. Et quand elle a découvert son vrai visage, elle est devenue son ennemie », raconte M.Posthumus.

Soutien indispensable mais bien embarrassant pour un Nobel de la paix contraint de pactiser avec un criminel de guerre pour demeurer au pouvoir. Un casse-tête politique pour le Parti de l’Unité de Mme Johnson Sirleaf pris en tenaille par Prince Johnson considéré à Monrovia comme « infréquentable ». Car Prince Johnson n’est pas un homme politique comme un autre mais un soldat, formé en partie dans la Libye de Kadhafi, qui a commis des crimes de guerre. On dit de lui qu’il était meilleur soldat que Charles Taylor qu’il a rejoint en 1989, date du début de la guerre civile. Un an plus tard, il rompt avec Taylor et une vidéo de Prince Johnson qui vient de capturer le président Samuel Doe fait le tour du monde. On le voit assis derrière un bureau, en train de boire une bière pendant que ses hommes torturent le président, lui coupent les oreilles…Samuel Doe succombera à cette torture ou sera assassiné plus tard. Ce qui fera basculer le Liberia dans les guerres civiles.

« Il était sous notre garde donc sous notre responsabilité », admet-il au quotidien britannique The Independant avant d’ajouter : « personne ne peut apporter la preuve que j’ai tué Samuel Doe. Cette vidéo ne me montre pas en train de le tuer ».

«En position de force»

Après la guerre, Prince Johnson part en exil au Nigeria où, à l’instar d’autres chefs de guerre du Liberia, il embrasse la religion chrétienne et devient pasteur. Lui dit qu’il a rompu avec son passé sanguinaire. De retour au Liberia après le départ de Charles Taylor, il se fait élire sénateur en 2005 dans son comté d’origine, Nimba. « Prince Johnson y est respecté mais surtout craint. Ce n’est pas glorieux de l’avoir comme sénateur mais il utilise son passé de criminel de guerre pour asseoir son influence », analyse Stephen Ellis du Centre d’Etudes Africaine basé à Leiden aux Pays Bas. « Je suis leur héros. Je suis leur parapluie. Tous les gens de Nimba sont sous mon parapluie qui les protège de la pluie », répond Prince Johnson au magazine Foreign Policy.

Sans véritable programme, Prince Johnson pratique en politique un certain populisme qui utilise les tensions vives entre les descendants de colons noirs américains, une élite qui représente près de 5% de la population, et les indigènes. « Nous avons eu 22 présidents américano-libérians et regardez le pays ! », a-t-il déclaré. Mais cet ancien chef de guerre veut plus qu’un poste de sénateur quitte à faire pression sur les candidats au second tour de la présidentielle. Il le dit lui-même : « J’y vais en position de force. Si l’un ne me donne pas ce que je veux, alors je vais voir l’autre ».Tout un programme.


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