Quand les espions bulgares surveillaient Carlos

Publié le par L'Express Alexandre Lévy

L'Express a pu consulter les archives des services de renseignement bulgares, qui conservent la trace des passages à Sofia de Carlos, l'ex-terroriste international dont le procès se poursuit à Paris.

Magdalena Kopp dans le dossier "Les Lynx" des services secrets bulgares

Magdalena Kopp dans le dossier "Les Lynx" des services secrets bulgares

Le couple qui occupe la chambre 227 du Vitosha-New Otani à Sofia n'a pas manqué de susciter l'intérêt de la sécurité d'Etat (DS), les services secrets de la Bulgarie communiste. Nous sommes le 4 septembre 1979 et, à cette époque, tous les visiteurs étrangers de "l'hôtel japonais" de la capitale sont étroitement surveillés. Mais les agents du VGOU, chargés du contre-espionnage, comprennent très vite qu'ils ont affaire à des "clients" un peu particuliers. 

Ahmed Fawaz Adil est un citoyen irakien porteur d'un passeport diplomatique de la République démocratique populaire du Yémen; idem pour sa compagne, Ilham Joseph Saed. "Le premier jour elle avait des cheveux châtains, le lendemain elle était devenue brune!", s'étonne le garçon chargé du service à l'étage, qui émarge sous le nom "d'agent Zarev" à la VGOU. 

Il décrit son compagnon comme un homme ayant entre 26 et 30 ans, "vif, habillé avec goût" et arborant une "moustache blonde". "Je doute qu'il soit Arabe, renchérit "l'agent Nikolaï" qui, lui, officie au casino de l'hôtel". "M. Adil s'exprime couramment en français et en anglais, mais avec un fort accent hispanique". Les "services" bulgares réalisent alors qu'ils viennent de faire la connaissance d'Ilitch Ramirez Sanchez, alias "Carlos" et de sa compagne "Lily" (Magdalena Kopp).  

La Bulgarie comme "base opérationnelle"

Inquiets par la fréquence de leurs visites, ils ouvrent un dossier dans lequel ils vont regrouper toutes les informations relatives à l'Organisation des Révolutionnaires Internationalistes (ORI) de Carlos. L'Express a pu consulter cet épais volume conservé dans les archives de la DS; il porte le nom que les agents bulgares ont donné à Carlos et aux membres de son groupe: "Les Lynx".

Entre 1979 et 1986, Carlos va effectuer une douzaine de passages par la Bulgarie. Toujours sous un faux nom et bénéficiant de la protection d'un passeport diplomatique yéménite, irakien ou syrien. Le terroriste, alors au faîte de sa gloire, ne cache pourtant pas sa véritable identité ni l'objectif de sa mission: faire la guerre par tous les moyens au "système impérialiste" et en particulier à "l'Etat sioniste". Selon l'analyse des services bulgares, le siège de l'ORI est à Damas alors que ses bailleurs de fonds sont à Tripoli; le mouvement disposerait de bases dans de nombreux pays de l'Est, notamment en Yougoslavie, en Roumanie, en Hongrie et en Allemagne de l'Est. 

Au début, Sofia apparaît surtout comme une ville où Carlos se "sent en sécurité", voire une escale agréable sur la route de Damas. Carlos y joue au casino tandis que ses compagnons font la fête; certains n'hésitent pas à faire des rencontres coquines, ce qui entraîne parfois des échanges un peu vifs entre les membres de l'ORI et leur chef charismatique (cf. infra). Ce dernier se sait épié, mais il n'hésite pas pour autant à aller au contact de la police locale, "allant jusqu'à simuler le vol d'un médaillon en or", notent les limiers bulgares. 

En fait, Carlos aimerait rallier le régime bulgare à sa cause mais, à son grand désespoir, les services du renseignement sont très méfiants. Surtout à partir de 1984, date à laquelle ils le suspectent de vouloir faire du pays "une base opérationnelle". 

Le passeport diplomatique yéménite de carlos au nom de Suleiman Salleh

Le passeport diplomatique yéménite de carlos au nom de Suleiman Salleh

Immunité diplomatique

Les services reçoivent alors pour consigne de tout mettre en oeuvre pour le décourager - sans pour autant exposer Sofia à des représailles de son organisation. Une partition délicate qui vise aussi à éviter de "fournir des prétextes à la propagande impérialiste de présenter la République populaire de Bulgarie comme un sanctuaire pour les terroristes". Cette préoccupation revient sans cesse dans la stratégie de la DS, échaudée par le scandale de la "filière bulgare" dans la tentative d'assassinat du pape Jean-Paul II en 1981.

Grâce à son immunité diplomatique, Carlos et ses compagnons se promènent armés et transportent dans leurs bagages des objets qui ressemblent fort à des explosifs et des détonateurs. La DS se contente de tout documenter mais n'entreprend rien.

La lecture du personnage par les services bulgares est certainement idéologique: pour eux, Ilitch Ramirez Sanchez est un "pseudo-révolutionnaire" qui ne porte pas l'Union soviétique dans son coeur. 

Mais une note, produite en 1985 par le service d'espionnage extérieur, le présente aussi comme un "opportuniste imprévisible" qui, par ses agissements, "a causé pas mal de soucis aux services de sécurité est-allemands et hongrois (...). Nos sources le décrivent comme une personnalité orgueilleuse et dotée d'un immense ego, avec une tendance prononcée à générer des légendes sur lui-même." Autre motif de méfiance: l'organisation de Carlos serait noyautée par les services de renseignement occidentaux, notamment français (voir l'encadré). 

En 1986, le consulat bulgare à Damas reçoit pour consigne de limiter à trois jours la durée des visas demandés par Carlos et ses camarades, puis de leur signifier que leur visite "n'est plus souhaitable". 

Lors de son dernier passage à Sofia, au début de l'année, le terroriste international avait aussi alerté la sécurité de l'hôtel que des "agents du Mossad" l'avaient repéré au casino. Après enquête, la DS confirmera la présence ce soir-là de deux ressortissants israéliens au Vitosha-New Otani, "sans pour autant que leur appartenance aux services secrets israéliens soit avérée". A partir de cette date, Carlos ne reviendra plus en Bulgarie et le dossier "Lynx" sera classé en 1989, quelques mois avant la chute du Mur de Berlin. 

La sexualité des "Lynx" intrigue la DS

En mars 1984, une visite de Carlos va mobiliser durant trois jours des centaines d'agents de la Sécurité d'Etat (DS) qui suivront à la loupe ses moindres faits et gestes à Sofia. Cette fois-ci, le terroriste le plus recherché au monde est accompagné par un certain Moustapha Cheïkho, porteur d'un passeport syrien ordinaire; un homme jugé "particulièrement dangereux" par la DS. Né au Sud-Liban et plus connu sous le nom de "Tarek" ou "Amar", il serait l'un des organisateurs des attentats sanglants de Beyrouth contre les bases françaises et américaines. Les deux hommes vont rencontrer des représentants de la diaspora palestinienne à Sofia et multiplier les "repas de courtoisie" avec leurs hôtes bulgares, tous des informateurs de la DS. 

"Tarek" va néanmoins s'autoriser quelques escapades: une promenade en solo dans Sofia suivie d'un déjeuner avec deux jeunes femmes, dont l'une le conduira jusqu'à son domicile où ils vont "passer une quarantaine de minutes ensemble", selon le rapport des services bulgares qui passent immédiatement au crible le passé de la jeune femme. Lors d'un repas pris dans un restaurant traditionnel, "Tarek" va également tenter de draguer deux touristes grecques ce qui lui vaudra une "vive engueulade" en arabe de Carlos, note "l'agent Ivanov" présent à table. Une sévérité que "Tarek" explique aux convives par le fait que son "ami préfère les jeunes hommes aux femmes". "C'est stupide de venir à Sofia chercher des jeunes hommes alors qu'il y a tant à Bagdad", rétorque Carlos devant un "agent Ivanov" de plus en plus perplexe. 

Carlos serait-il homosexuel? Un rapport de la DS analyse sérieusement cette possibilité. "A ce jour, nous n'avons pas reçu des informations que Lynx 1 a engagé des rapports intimes avec des femmes lors de ses séjours bulgares, ce qui nous amène à penser qu'il serait peut-être homosexuel", écrivent les agents bulgares le 23 mars 1984. La DS admet qu'elle ne dispose d'aucun indice dans ce sens, y compris en provenance des services secrets des "pays frères". "Il est aussi possible que les deux hommes aient intentionnellement menti pour tester l'agent Ivanov quant à d'éventuelles actions du service", concluent-ils.

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article