Quand Monaco blanchissait l'argent Nazi

Publié le par rodney42

JournalMariane le 24/05/1999 par Laurent Neumann

L'histoire officielle du Rocher commence en 1949. L'Occupation ? Taboue ! Et pour Cause...

Louis II de MonacoRainier, prince-PDG depuis cinquante ans, peut en toute quiétude fêter son jubilé. L'histoire officielle de Monaco commence en mai 1949, un point c'est tout ! C'est le palais princier qui le dit, les magazines people qui le répètent. La principauté avant 1949 ? L'amnésie. Le grand trou noir. L'Occupation ? Taboue. Le statut des juifs ? Sujet prohibé. Les accointances du prince Louis II avec Vichy et Berlin, avec Pétain et les nazis ? Une hérésie. Le marché noir, l'argent sale des spoliations ? Passez votre chemin ! Monaco, son luxe ostentatoire, sa douceur de vivre: ne brisez pas le rêve d'une principauté glamour ! Et ne dites surtout pas que la principauté s'est enrichie pendant la guerre...

 

Pourtant, c'est un fait: en 1937, les caisses princières étaient vides. A la Libération, elles sont pleines à craquer. Il faut dire que cette minuscule cité balnéaire d'à peine un kilomètre carré, enclavée dans le territoire français, fut très occupée - c'est un euphémisme. Occupée par les Italiens, dès novembre 1942. Occupée par les Allemands, à partir du printemps 1943. Occupée surtout à défendre ses intérêts économiques et financiers.

 

De 1939 à 1945, alors que l'Europe plie sous le joug nazi, Monaco (24 000 habitants dont 4 000 Monégasques de souche, 9000 Français et 10000 Italiens) se couvre d'or et d'argent. Non seulement la principauté a collaboré financièrement avec le IIIe Reich, mais elle fut, après la Libération, l'un des centres de blanchiment de l'argent des nazis: fraude fiscale à grande échelle, malversations financières, recettes exponentielles issues de l'installation de dizaines de sociétés écrans, fortunes laissées sur les tapis verts par les dignitaires nazis, les trafiquants du marché noir et autres milliardaires enrichis grâce au pillage des biens juifs...

 

Durant les années noires de l'Occupation, Monaco est devenue le tiroir-caisse des puissances de l'Axe. Mais de cela la famille princière, qui a une réputation à défendre, ne veut plus entendre parler. C'est cette loi du silence qu'a voulu briser le journaliste Pierre Abramovici en réalisant ce documentaire exceptionnel que diffuse Arte le 26 mai (1). Silence pesant, en effet. Pas ou peu de livres sur cette période, et pour cause. Impossible de consulter les archives du palais princier. Impossible, pour un chercheur «indépendant», de compulser celles de la mairie ou de la Société des bains de mer (SBM), qui gère les casinos et les hôtels de luxe de la ville. Seul le Journal officiel de Monaco est accessible - encore et toujours la même histoire officielle !

 

Ancien grand reporter à TF1, spécialiste des enquêtes d'investigation (2), Pierre Abramovici a pu examiner, en compagnie de la journaliste Carine Mournaud, les dossiers de l'évêché monégasque. Il a surtout obtenu les dérogations nécessaires pour consulter les archives suisses, américaines, italiennes, allemandes, espagnoles et surtout françaises. A Paris, tous les ministères concernés (Bercy, l'Intérieur, le Quai d'Orsay...) lui ont donné leur accord. Au total, trois ans de recherches et des milliers de documents inédits passés en revue. Résultat: un livre à paraître en septembre au Seuil (Un rocher bien occupé) et ce film: Monaco, l'étrange neutralité.

 

Etrange est le mot. Jusqu'au début des années 30, Monaco l'opulente, administrativement rattachée à la commune de Beausoleil, attire les plus grosses fortunes du monde. Assujettie à la France depuis 1918, elle dispose alors du monopole des jeux sur la Côte d'Azur. Chaque soir, de riches rentiers en smoking viennent claquer des millions de francs à la roulette et au baccara, les femmes paradent dans leurs magnifiques toilettes sur la place du Casino, les Rolls sont alignées devant l'hôtel de Paris. Le soleil, la mer, l'argent, les jolies femmes... Monaco, monarchie de droit divin, vit son âge d'or.

 

Aux délices du pouvoir, Louis II, prince régnant depuis 1922, militaire de carrière né à Baden-Baden d'une mère princesse allemande et du prince Albert de Monaco, préfère cependant les plaisirs de la chasse dans son château de Marchais, près de Laon dans le nord de la France, où il vit neuf mois par an. Le vrai patron de la principauté s'appelle Emile Roblot, Premier ministre nommé par la France, ancien préfet de Strasbourg.

Pourtant, lorsqu'en 1933 la France autorise l'ouverture des casinos sur la Côte d'Azur, les finances de l'Etat monégasque sombrent en quelques mois. La principauté doit d'urgence attirer de nouveaux investisseurs. Monaco crée alors un statut spécial pour les entreprises: désormais, il n'est plus nécessaire d'être monégasque, ni même résident, pour être administrateur d'une société installée à Monaco. Monte-Carlo devient le premier paradis fiscal du monde !

Les nouveaux maîtres de Berlin sont les premiers intéressés. Pierre Abramo vici révèle que, dès 1936, le ministre-banquier allemand Schacht projetait de créer une monnaie monégasque détachée du franc français et une banque internationale qui aurait fait de Monaco la tête de pont financière de l'Allemagne nazie. Goering, qui a remplacé Schacht depuis 1938, viendra même en «visite privée» à Monaco le 13 mars 1939... Quarante-huit heures seulement avant l'occupation de la Tchécoslovaquie !

Le 10 juin 1940, Mussolini déclare la guerre à la France. Le 23 juin, Menton est prise. Monaco, qui n'est qu'à 6 km, devient alors le centre de la propagande fasciste italienne (3). Aussitôt, les affairistes débarquent en nombre sur le Rocher. Les sociétés écrans poussent comme des champignons dans les sous-bois. Au printemps 1941, un émissaire du Reich vient même négocier une prise de participation dans la SBM. Louis II, qui craint de se voir déposséder de sa principale source de revenus, refuse. Qu'importe, les Allemands sont déjà là. Ce sont eux qui contrôlent, via de discrets réseaux financiers, les succursales de la Lloyds et de la Barclay's à Monaco. Et c'est le nouvel administrateur de la Banque de France nommé par les Allemands, le banquier nazi Karl-Anton Schaeffer, qui gère en direct les affaires financières de la principauté et du Reich.

 

Louis II, un prince ouvertement maréchaliste


Le principal intermédiaire entre Monaco et Berlin s'appelle Pierre-Joseph Dupas-quier, administrateur et actionnaire de la SBM, un proche du prince Louis II et de son ministre d'Etat Roblot. C'est lui, entre autres, qui fait le lien avec l'entourage immédiat de Goering. Lui qui multiplie les allers-retours à Berlin. Lui encore qui propose au banquier Schaeffer de créer à Monaco une banque au capital de 1 milliard de francs qui serait entièrement dévouée à la cause allemande.

 

Entre-temps, Louis II a profité de la nouvelle donne politique pour réaffirmer la neutralité de Monaco et son attachement à la France. Et la France, c'est Pétain ! Monaco se fond alors dans la révolution nationale. Louis est ouvertement maréchaliste. Ses petits-enfants, la princesse Antoinette et surtout le prince Rainier, sont, eux, beaucoup plus réservés sur ce vichysme déclaré.

 

D'autant que Vichy commence à se plaindre du sort jugé «privilégié» qui est fait aux juifs. Le 3 juillet 1941, Louis a bien promulgué une loi sur le recensement des juifs, mais elle n'a permis d'en dénombrer que 251 - ce qui est peu, du point de vue de Vichy, sur une population de 24 000 âmes. Beaucoup de Monégasques résistent et cachent des juifs.

 

Aussi, fin 1941, Xavier Vallat, le commissaire aux questions juives de Vichy, exige-t-il de nouvelles mesures. Roblot, le fidèle ministre adoubé par Vichy, élabore trois projets d'ordonnances sur le statut des juifs, l'interdiction des francs-maçons et la répression de l'activité communiste. Mais, grâce à l'opposition farouche du Conseil national (le parlement monégasque), elles ne seront promulguées qu'en mars 1942. Elles interdisent entre autres aux «israélites» l'accès à de nombreux emplois, dans la fonction publique notamment - disposition qui sera appliquée avec laxisme, il est vrai, en principauté. Mais la pression devient trop forte: René Bousquet, le chef de la police française, organise des rafles dans toute la France. Monaco s'y résout à la fin de l'été 1942. Le 20 août, 66 juifs étrangers sont arrêtés avec l'aide des policiers monégasques, remis à la police niçoise, avant d'être envoyés à Drancy puis déportés à Ausch-witz. Monaco n'est pas un havre de paix pour tout le monde...

 

Le 11 novembre 1942, l'armée italienne s'installe à Nice, occupe la Côte d'Azur et Monaco, qui n'en conserve pas moins sa «neutralité». On dénonce à tout va, la police procède à des dizaines d'arrestations, la répression est brutale envers les gaullistes, les résistants, les antifascistes, mais pas contre les juifs. D'abord parce que l'occupant italien - et notamment le commissaire aux questions juives, Guido Lo Spinozo - refuse la politique antisémite de Hitler. Ensuite parce que, sur le Rocher, l'Eglise catholique s'oppose à l'application du statut des juifs. L'abbé de Monaco notamment n'hésite pas à dénoncer en chaire la projection du film de propagande le Juif Süss; il sera expulsé. A l'automne 1942 surtout, son remplaçant, un curé italien, pourtant proche des fascistes, organise pendant près de huit mois, à l'insu de l'évêque de Monaco, de fausses conversions antidatées pour sauver des centaines de juifs d'origine orientale de la déportation...

 

Mais, si Monaco résiste ainsi à la politique antijuive réclamée par Vichy, c'est aussi pour une autre raison, moins glorieuse: depuis le début de la guerre, la principauté est devenue une véritable plate-forme financière. Elle doit donc veiller à protéger sa clientèle argentée - et notamment les juifs, rentiers, entrepreneurs ou artistes. Si Marseille est alors le dernier refuge des grandes figures des arts et lettres, Monaco, elle, est le dernier sanctuaire du show-business (lire l'interview de Gérard Oury pages suivantes). Le 1er juillet 1942, Maurice Chevalier vient inaugurer la nouvelle station Radio-Monte-Carlo, créée par Berlin et Vichy.

 

Devant l'hôtel de Paris, il n'est pas rare de croiser Sacha Guitry ou Tino Rossi avec son épouse Mireille Ballin. Edith Piaf donne des récitals. La jeune actrice Dorothée Feinberg, alias Dora Doll, est elle aussi à l'affiche. Courtisée par un officier allemand qui lui disait: «Moi les juifs, je les sens de loin», elle dira plus tard: «Avec moi, il n'a jamais rien senti !» La principauté se doit de préserver cette ambiance insouciante pour la bonne marche de ses affaires. Elle y parviendra jusqu'au printemps 1944, date à laquelle, sur la demande insistante d'Adolf Eichmann, l'initiateur de la solution finale, les juges monégasques expulseront les derniers juifs de Monaco vers la France, où ils sont arrêtés, puis déportés vers Auschwitz.

 

A l'été 1943, en effet, Mussolini a été destitué, l'Allemagne a envahi l'Italie; le 9 septembre, les troupes du Duce ont quitté Monaco; le 13 septembre, la Wehr-macht y a pris ses quartiers. Louis II, cas unique en Europe, n'en conserve pas moins toutes ses prérogatives. Monaco est occupée, mais reste «neutre». Le prince reçoit en son palais le nouveau consul du Reich, le Dr Hellenthal. Monaco installe même un consul à Berlin pour «étendre et consolider les relations d'amitié et de commerce entre la principauté et l'Allemagne». Quant à Antoinette, petite-fille de Louis et soeur de Rainier, elle projette carrément d'épouser un officier allemand. Et si son grand-père s'y oppose, c'est uniquement de peur que cette alliance n'entraîne la chute de la dynastie des Grimaldi...

 

Sur le Rocher, l'argent continue de couler à flots, les profits des trafics sont fabuleux (720 millions de francs en 1942 et 1943). Plus de 80 sociétés fictives avec un capital officiel de 400 millions de francs - sans doute plus de 1 milliard en réalité -sont créées. Un trafiquant, Mandel Szkolnikoff, juif apatride d'origine russe et fournisseur exclusif du département économique des SS à Paris, vient déposer jusqu'à 100 millions de francs par semaine dans les banques de la principauté. Pour blanchir l'argent sale des nazis, il achète des hôtels, des villas. Les prix de l'immobilier monégasque flambent.

 

En juillet 1944, au moment même où a lieu le débarquement allié en Normandie, le prince Louis Il autorise le banquier nazi Karl-Anton Schaeffer à créer un établissement bancaire à Monaco: la banque Charles - du nom de Johannes Charles, un financier suisse mandaté par le Reich ! Début août, soit moins d'un mois avant la libération de Monaco, Louis II et ' Roblot, nullement gênés par la présence de cette officine de blanchiment sur leur territoire, rencontrent Schaeffer et Charles. Les soldats allemands plieront bagage quelques jours plus tard...

 

C'est le moment que choisit Rainier pour sortir du bois. Par écrit, il demande à son grand-père le départ du ministre Roblot. En vain. Rainier quitte alors le palais, quelques heures seulement avant la libération de la principauté le 3 septembre 1944. Quelques semaines plus tard, les autorités bancaires suisses apprennent qu'il existe à Monaco un réseau d'évasion de l'argent nazi vers les Etats-Unis via l'Espagne. La Suisse possède une «liste noire» sur laquelle figurent les noms de trois sociétés et de neuf personnes, dont Pierre-Joseph Dupasquier, l'ami du prince et de Roblot, et un espion allemand, le prince Urach... un cousin issu de germain de Louis II. Coïncidence ?

 

On sait aujourd'hui que «l'étrange neutralité» garantie par l'Allemagne à Monaco a rapporté à la principauté des milliards de francs. Au total, près de 300 sociétés y ont été créées pour frauder le fisc de Vichy, blanchir l'argent des spoliations et des trafics en tous genres. Mais, de ce passé-là, Monaco ne veut plus se souvenir. Emile Roblot, le puissant ministre d'Etat, n'a-t-il pas été autorisé, à la fin de la guerre, à faire valoir ses droits à la retraite, sans autre conséquence ? Rainier, que son grand-père suspectait de vouloir le renverser, ne s'est-il pas engagé dans l'armée française comme 2e classe au 7e régiment des tirailleurs algériens ? «Rainier soldat, c'est Monaco qui résiste», ironise l'auteur du film. Ainsi commence, en tout cas, l'histoire officielle de Monaco, celle des dépliants touristiques. Monaco, ses plages, ses casinos, ses princesses...


Publié dans Articles de Presse

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