Quand Paris nous est conté

Publié le par L'Express - Marc Riglet

JournalL'Express publié le 22/09/2010 à 14:00 par Marc Riglet

Le destin de la capitale raconté à travers des héros ou des inconnus, c'est ce que propose l'historien anglais Graham Robb, dans une étude insolite.

Une histoire de ParisComment un titre simple, Une histoire de Paris, peut-il être aussi déconcertant ? On s'attendra en effet, sous cet intitulé, à quelque ouvrage qui, de Lutèce à nos jours, retracerait classiquement l'extension spatiale de la ville, en exposerait les transformations architecturales, ou encore ferait un sort aux rôles politiques et symboliques qui ont marqué du fond des âges la longue saga de notre ville capitale. Evidemment, de belles images illustreraient le ou, plus sûrement, les volumes d'un tel ouvrage car, pour une histoire qui couvre tant de siècles, comment concevoir de lésiner. Et puis, nous rangerions ces beaux livres dans les rayons bas de notre bibliothèque, à côté des livres d'art, des encyclopédies et des dictionnaires, à moins que nous ne choisissions d'offrir à les feuilleter en les posant sur la table basse du salon.

Or, dans sa forme, l'Histoire de Paris de Graham Robb n'a aucun de ces caractères. Un seul volume, du texte, pas d'illustration, et une balade dans l'Histoire dont l'impression d'aléatoire est à peine tempérée par une chronologie en fin de volume. Quant à sa facture, c'est peu dire qu'elle est originale. Pour en mesurer la profondeur, il faut dire d'abord un mot de l'auteur. Graham Robb est un de ces Anglo-Saxons qui nous aiment ! Il est de la compagnie des Theodore Zeldin, qui n'eut pas son pareil pour faire, il y a plus d'un quart de siècle déjà, l'histoire de nos passions françaises, mais aussi d'un Robert Paxton qui nous obligea à voir de plus près nos lâchetés entre 1940 et 1944, ou encore d'un Steven Kaplan qui fit de son goût de notre pain la clé de ses travaux sur notre génie national.

Nous aimant, ces Anglo-Saxons amoureux de la France nous châtient bien un peu. Mais quel profit ne tirons-nous pas de ces regards curieux, de ces savoirs accumulés, de ces tendresses et de ces indulgences finalement dispensées ! Avec Graham Robb, nous n'aurons pas affaire à une "histoire analytique de Paris" dont on trouve, "d'excellents exemples en librairie". Nous allons plutôt découvrir Paris, à pied, en autobus ou en métro, à l'occasion, en nous promenant dans l'espace, dans le temps, et en compagnie de personnages parfois célèbres, souvent inconnus, toujours insolites. L'ambition est grande car, comme ose le dire l'auteur et - doutez-en si vous voulez - c'est sans forfanterie : "Par cette entreprise, je me propose de composer une mini Comédie humaine de Paris, dans laquelle l'histoire de la ville sera éclairée par l'expérience vécue de ses habitants."

L'amusement des premiers voyages en métro

Eh bien, c'est magistralement réussi ! En voici quelques indices. S'agit-il, par exemple, pour commencer nos pérégrinations, de restituer l'atmosphère du Palais-Royal, ce grand bordel à ciel ouvert, en 1787 ? Suivons ce jeune lieutenant qu'une jeune Bretonne tentatrice sous les arcades se propose de déniaiser. Notre jeune lieutenant est maigre comme un coucou, il est sérieux comme un pape, c'est Bonaparte, on l'a reconnu, bien sûr. Comme le futur grand homme a fait le récit de cette nuit au Palais-Royal, et, comme l'auteur l'enchâsse dans l'histoire du lieu, nous voici parés pour entreprendre les dix-neuf voyages que nous propose, selon le même principe, Graham Robb : des histoires humaines qui font, au total, une majestueuse histoire urbaine.

Faut-il déflorer ? Faut-il dire, par exemple, le petit bijou de littérature qu'est le chapitre intitulé : "Marcel dans le métro" ? Car il faut du talent pour nous raconter, à la fois, l'ouverture de la ligne numéro un du métropolitain, l'amusement des premiers voyages où l'on n'emprunte le métro que pour le plaisir de la découverte, et puis l'attraction qu'exerce sur Proust cette modernité souterraine. Elle est comme le téléphone, l'ascenseur ou l'éclairage au gaz. Marcel ne sait pas trop s'il faut goûter sans mélange ces progrès-là. Il lui revient que pendant les alertes à la Grosse Bertha, les stations de métro où l'on se réfugie sont le théâtre d'étreintes amoureuses que l'obscurité favorise. Rien que pour cela, il descendrait bien dans ces entrailles. Mais comme Marcel est au moins aussi claustrophobe qu'il est asthmatique, il ne descendra jamais dans le métro. Nous, nous aurons vécu et appris joyeusement un moment de l'histoire de Paris et nous sommes prêts à tout, même à faire, quelques chapitres plus loin, la visite de la capitale au petit matin du 22 juin 1940, en compagnie... d'Adolf Hitler ! Drôle de livre, bel ouvrage. 


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