Quand Raymond Aubrac revenait sur ses liens avec La Montagne

Publié le par La Montagne - Manuel Rispal

La Montagne publié le 11/04/2012 à 12h35 Entretien réalisé par Manuel Rispal

L' ancien résistant Raymond Aubrac est mort hier à l'âge de 97 ans. En 2009, il revenait sur son parcours lors d'une interview pour les 90 ans de notre journal et sur les liens qui l'unissaient à La Montagne et à Clermont-Ferrand.

Quel rôle a joué la presse durant la Seconde Guerre mondiale ?

Raymond AubracLe rôle général de la presse a d’abord commencé par la disparition du crédit accordé aux journaux. Tout de suite après la défaite, l’ensemble de la presse française est plus ou moins passé sous le contrôle soit des autorités allemandes au nord, soit des autorités de Vichy au sud. Les lecteurs se sont très bien rendus compte que certains journaux essayaient de garder leur indépendance. Et naturellement, La Montagne était dans le peloton de tête. Elle manifestait par des blancs l’intervention de la censure. Certains journaux cachaient la censure, et d’autres la montraient.

Cela a été le cas de La Montagne...

 Le journal avait d’autant plus de crédit auprès des lecteurs qu’il contenait moins de textes. Plus il y avait de blancs, plus il avait de crédit. Parce qu’on comprenait qu’il s’efforçait de faire passer des nouvelles exactes et on comprenait aussi qu’il n’y arrivait pas. Les blancs dans les journaux à l’époque, c’était la démonstration évidente de l’existence de la censure. La presse écrite, à partir de la défaite et à partir de l’intervention du nouveau pouvoir à Vichy, avait, dans l’ensemble, perdu beaucoup de son autorité. Dans certains journaux, on sentait la volonté démontrée de continuer à dire la vérité et d’exclure le mensonge. Et c’est à partir de ces quelques journaux, dans mon souvenir, qu’on a pu commencer à démarrer les contacts les plus importants pour la Résistance. Car au fond, les premiers actes de la Résistance ont été des actes de communication et d’information.

Des tracts…

Cela a commencé par des graffitis, des tracts, et quand s’est aperçu qu’il importait de connaître un peu la vérité sur ce qui se passait, un très grand nombre d’équipes ont entrepris de faire ce qui est devenue la presse clandestine, les journaux clandestins. Actuellement, la Bibliothè-que nationale est en train de numériser les journaux clandestins. Ils ont identifié 1.200 titres. Certains d’entre eux n’ont vécu qu’un ou deux numéros. Cela démontre la soif d’informations qu’avait l’opinion. »

C’était déjà des actes de résistance civile et de prise de parole contre la parole officielle.

Naturellement, comme les journaux étaient tous soumis à la censure, le fait d’éditer et de distribuer des journaux non passés par la censure était illégal, poursuivi, réprimé par la police, allemande au nord, de Vichy au sud. Nous avons connu cette situation dès le début des activités de résistance du petit noyau qui va devenir Libération, en éditant, au début, une petite feuille qui s’appelait La Dernière Colonne. À cet égard, je voudrais faire une petite remarque. Au moment de La Dernière Colonne, notre groupe a subi quelques répressions et quelques arrestations. À l’époque, on était arrêté par la police française. On passait devant le tribunal et on prenait deux ou trois mois de prison. Puis on ressortait. Autrement dit, le jeu au début n’était pas très dangereux. Finalement, je trouve qu’on a tort d’apprécier la qualité des résistants à partir du fait qu’ils aient rejoint très tôt la Résistance. Très tôt la Résistance, ce n’était pas très dangereux, surtout en zone sud, en zone non occupée. Par contre, les gens qui vont rejoindre la Résistance en 1943 ou début 1944 sont entrés dans un domaine très dangereux et tout le monde le sait, car les murs sont couverts d’affiches annonçant la répression.

La Montagne ne tient-elle pas une place particulière dans votre histoire personnelle et celle de Lucie, au début de la Seconde Guerre mondiale ?

Pour notre petit groupe, La Montagne a été extrêmement importante. La vraie naissance du petit mouvement, La Dernière Colonne, a eu lieu à Clermont-Ferrand. C’est une rencontre entre Jean Cavaillès, Emmanuel d’Astier de la Vigerie, Georges Zérapha, et Lucie qui vient retrouver les autorités de l’Université de Strasbourg repliée à Clermont. Et c’est là que naît La Dernière Colonne. Très vite, ce groupe a besoin de s’exprimer et le chemin d’expression, c’est La Montagne. Pas en tant que journal mais en tant que moyens d’édition, par l’intermédiaire de Jean Rochon. Ce dernier est très actif dès le début et, quand La Dernière Colonne se transforme en mouvement Libération, Jean Rochon va être, pendant plusieurs mois, le responsable régional de ce mouvement pour la région de Clermont.

C’était la région Noire.

C’était la région Noire [en référence à la pierre de Volvic]. Jean Rochon a travaillé ainsi pendant des mois pour Libération mais aussi avec Henry Ingrand (responsable régional des MUR), qui deviendra plus tard commissaire de la République dans la région Auvergne. Dès le début, pour le petit noyau qui va donner naissance au mouvement Libération, La Montagne est une espèce de phare. Nous essayions de l’acheter dès que possible.

L’aide matérielle de La Montagne, c’était la participation de journalistes, de typographes et l’utilisation du papier et du matériel ?

Bien sûr. Je ne me souviens plus du détail de la manière dont cela se passait pratiquement. Pour moi, un nom symbolisait La Montagne, c’était Jean Rochon. On connaissait de nom Alexandre Varenne, naturellement, on savait qui il était, le rôle politique qu’il avait joué, à l’époque, on connaissait sa mission en Indochine. Mais l’homme qui concrétisait le travail pour notre petit groupe, c’était Jean Rochon, mais avec ses collègues du journal. Je ne sais pas comment il s’organisait avec les typographes. Le papier journal était très surveillé. Des complicités intérieures du journal étaient nécessaires.

On dit souvent que Lyon était le phare de la Résistance en zone sud, mais que, chaque fois que ses résistants avaient besoin de trouver un secteur un peu plus calme, c’était vers l’Auvergne et Clermont-Ferrand qu’ils se repliaient.

Clermont-Ferrand avait d’abord une position centrale géographiquement. Il s’y trouvait les gens de Strasbourg. Le groupe de Strasbourgeois – professeurs et étudiants – augmentait l’importance intellectuelle et politique de l’Auvergne. Mais je suis incapable de «?donner des notes?» entre Clermont, Marseille, Lyon, Toulouse. Chaque région s’est développée comme elle a pu. La Résistance, c’est une entreprise entièrement décentralisée. L’Université de Strasbourg était composée de personnes qui savaient ce qu’était le nazisme. Elles avaient eu soit l’obligation de se rallier au nazisme par leur université, soit de partir à Clermont-Ferrand pour ne pas être sous le joug nazi. Dans les universités en France, parmi les enseignants, se trouvait un mélange de collaborateurs, d’attentistes et de résistants. Ce n’était pas le cas à l’université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand. Pour elle, ceux qui avaient décidé de collaborer avec les Allemands étaient restés à Strasbourg. Autrement dit, l’équipe qui était à Clermont-Ferrand avait décidé de ne pas coopérer avec l’occupant C’était un tri. On peut dire l’université la plus «?pure?» de France, à cause de ce tri.

Parmi les résistants dont on parle peu se trouvait Francisque Fabre, directeur de La Montagne. Il faisait partie du réseau Phalanx, qui donnait des renseignements à Londres. On retrouve, parmi ses membres, Jean Cavaillès, et d’autres résistants.

 Jean Cavaillès participe – on peut dire qu’il préside – à la naissance de Libération Sud. Puis il est muté à Paris : il travaille tout de suite à la création de Libération Nord avec Christian Pineau. Et c’est après qu’il participe à la création d’un réseau de renseignement et d’action qui est Phalanx. À quel moment votre collègue de La Montagne travaille avec Cavaillès ? Est-ce que c’est dès le début, dans la préparation du journal Libération, plus tard dans le réseau Phalanx, je ne sais pas ? Les historiens peuvent savoir.

La réponse est que Francisque Fabre a dirigé le réseau Phalanx quand Christian Pineau a été arrêté la première fois.

 Ah bon. Christian Pineau a été arrêté avec Cavaillès et arrêté à Montpellier. C’est peut-être à ce moment-là que Fabre a pris la relève. C’est très compliqué d’établir les chronologies.

À votre avis, fallait-il que les journaux se sabordent dès 1940 ?

Je n’ai pas d’opinion. Je ne peux pas répondre. Cela dépend du journal, de ce qu’on y fait.

C’est quand même une entreprise de presse où des gens travaillent.

 Oui. Il s’y trouve des cellules qui collectent l’information. Finalement, si les journaux clandestins ont pu informer l’opinion, c’est presque toujours grâce à des journalistes. Les journalistes ont les dépêches d’agence, les contacts, ils connaissent les correspondants. Donc, je n’ai pas de réponse à la question. En tant que lecteur comme j’étais à l’époque, j’avais la plus grande méfiance envers tous les journaux, sauf quand on voit ou qu’on sait qu’à l’intérieur, des efforts sont effectués pour faire comprendre la vérité.

Le critère établi pour la reparution ou la non-parution des titres à la Libération a été : il fallait que les journaux se soient sabordés, auquel cas le titre pouvait reparaître.

C’est exact. La Montagne s’est sabordée en 1943. Le Progrès de Lyon aussi, à un certain moment. Ces journaux ont pu reparaître immédiatement. Les gens qui avaient travaillé dans la presse clandestine ont eu des contingents de papier journal et ont pu s’engager dans un métier de presse.

Comment était vécue la diversité des journaux clandestins, notamment Libération, Combat et Franc-Tireur ?

La pluralité des journaux clandestins a été un des détonateurs de l’unité de la Résistance. Cela a l’air paradoxal, mais ne l’est pas tellement. À la manière dont la presse clandestine est diffusée, on s’aperçoit que le réseau de diffusion d’un journal clandestin est en même temps le squelette d’un mouvement de Résistance. Les responsables distribuent des exemplaires, des paquets de journaux à leurs collègues dans la mesure où ces collègues ont des lecteurs qui attendent le journal.

«Dès le début 1942, la base demande une unité»

À la base de ce système qui est une espèce d’arbre de distribution, on trouve presque toujours des gens qui reçoivent plusieurs journaux. Le destinataire de Libération à Grenoble reçoit aussi Combat. Le destinataire de Libération à Toulouse reçoit aussi Franc-Tireur. Ces journaux sont cousins germains, très voisins par leurs informations, par leur système de propagande, peut-on dire. Et on sent très bien que, dès le début 1942, la base demande une unité. «?Pourquoi avons-nous tous ces systèmes différents ? Ils sont tous pareils, ils doivent se mettre d’accord, ils doivent se rejoindre.?» L’unité de la Résistance est ce qui distingue le plus la Résistance française de toutes les autres résistances des pays occupés. Cette unité est venue par deux pressions : à la base, en partie par les messages très voisins des différents journaux et, à la tête, parce que le général de Gaulle – qui réfléchit en politique et en stratège – sait très bien qu’il faut un groupement aussi puissant que possible. Le travail est réalisé par Jean Moulin, qui vient en France à partir de début 1942 et qui va lui-même bâtir l’unité. Il va la bâtir sous l’égide de ces deux forces de pression : de Gaulle d’un côté, et la base de la Résistance, de l’autre, qui éprouve aussi le besoin de s’unir.

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article