Raymond Aubrac, le soldat de l’ombre

Publié le par L'Histoire - François Dufay

Raymond Aubrac, grande figure, avec sa femme Lucie, de la Résistance française, vient de publier ses Mémoires. Au même moment, l’historien d’origine tchèque Karel Bartosek s’interroge sur les activités clandestines qui auraient pu être les siennes au service de Moscou. Quels furent exactement ses responsabilités et ses engagements dans l’après-guerre ? A cette question, le héros de Libération-Sud répond avec la plus grande amabilité. Et la plus grande discrétion*.

Lucie et Raymond Aubrac

Lucie et Raymond Aubrac

« Savez-vous quel jour nous sommes aujourd’hui ? Le 21 octobre. Il y a cinquante-trois ans jour pour jour, je m’évadais des mains de la Gestapo. » Raymond Aubrac pointe son visage, du bout du crayon qu’il tient dans la main : « Ce jour-là, j’ai reçu une balle dans la joue, qui est ressortie ici, à deux centimètres de la carotide. Depuis — pardon de cet enfantillage —, chaque matin est pour moi un cadeau supplémentaire. »

Ces mots, Raymond Aubrac les prononce avec une émotion à peine perceptible, dans son bureau envahi de livres consacrés à l’Occupation. Le regard est vif derrière les lunettes à monture épaisse, le cheveu en couronne, les manches de sa chemise marron sont retroussées sur des bras de jeune homme. Difficile d’être plus affable que ce monstre sacré de la Résistance, qui vous accueille en toute simplicité, et répond sans impatience à toutes les questions, même les plus iconoclastes, avec l’impassibilité malicieuse du fumeur de pipe...

Handicapée par une vue défaillante, sa femme Lucie, avec qui il forme un couple de légende, se fait faire la lecture dans la pièce voisine. Journée ordinaire d’un couple de retraités, dans un immeuble années 1950 à la cour intérieure plantée de sapins, quelque part dans le XIIIe arrondissement de Paris. Les voisins savent-ils seulement que le paisible M. Aubrac, qu’ils croisent dans l’escalier, fut arrêté à Caluire, en 1943, en même temps que Jean Moulin, qu’il passa entre les mains de Klaus Barbie, tint tête au général de Gaulle, hébergea, en 1946, le dirigeant communiste vietnamien Ho Chi Minh, et fut pendant la guerre du Vietnam l’émissaire secret d’Henry Kissinger ? Car la Résistance — c’est l’une des découvertes de l’autobiographie que vient de publier Raymond Aubrac, Où la mémoire s’attarde (Odile Jacob) — n’est en réalité qu’un des chapitres, certes le plus saillant, d’une vie qui fut tout entière engagée.

Peut-on échapper à l’histoire quand on est né le 31 juillet 1914, jour de l’assassinat de Jaurès et veille de la déclaration de guerre ? Raymond Samuel (Aubrac est son nom de Résistance) a vu le jour dans une famille juive laïque de Dijon. Brillant élève de l’École des ponts et chaussées, il est séduit par les États-Unis à l’occasion d’un séjour d’un an, en 1937.

Mais il l’est encore plus par le marxisme, sans sauter pour autant le pas de l’adhésion au parti communiste, assure-t-il. « Un de mes profs m’avait expliqué que la règle d’or de la stratégie est de garder ses options ouvertes. Et puis, j’ai un tempérament désobéissant, rebelle. »

C’est en tout cas au communisme qu’il doit la rencontre de sa vie, celle de Lucie Bernard, jeune Bourguignonne agrégée d’histoire, dont il fait la connaissance dans des réunions d’étudiants sympathisants du Parti. Lucie est aussi pétulante et extravertie que Raymond est introverti, mais tous deux partagent le même idéal de justice. Ils se marient en 1939, à la veille de la tourmente.

Dès le début de l’Occupation, le couple, qui vit à Lyon, se glisse avec naturel dans la clandestinité, ou du moins la double vie. Lui est ingénieur, elle professeur, et tous deux sont membres du noyau dirigeant de Libération-Sud, le mouvement de résistance d’Emmanuel d’Astier de La Vigerie. Les talents de Raymond, organisateur-né, font merveille dans la lutte clandestine.

Une première fois, le 15 mars 1943, il sent passer le vent du boulet. Capturé par la police de Vichy, passant même brièvement aux mains des Allemands, peut-être de Klaus Barbie (il ne s’en souvient plus exactement), il est remis en liberté sans que son identité soit percée à jour, grâce à l’audace extrême de Lucie, qui menace de mort un juge vichyste et peu téméraire.

La même année, le 21 juin, deuxième arrestation, cette fois-ci par la Gestapo, dans des circonstances restées célèbres. C’est en arrivant en compagnie de Jean Moulin chez le docteur Dugoujon, à Caluire, qu’Aubrac, représentant de Libération-Sud à la réunion, est fait prisonnier en même temps que les autres participants. La Résistance est décapitée. Raymond Aubrac ne subira cependant pas le sort tragique de Jean Moulin, qu’il aperçoit une dernière fois, entre deux de ses bourreaux, en loques et meurtri, « partant, triomphant, vers la mort ».

Après plusieurs interrogatoires musclés menés par Barbie lui-même à coups de cravache, matraque ou gourdin, Raymond Aubrac sera sauvé une deuxième fois par Lucie, qui monte une évasion spectaculaire. A la tête d’un corps-franc, elle prend d’assaut le fourgon allemand où se trouve Raymond. Acte unique dans les annales de la Résistance : pour la première fois la Gestapo est attaquée et vaincue. Hélas ! à la fin de la même année, les parents de Raymond Aubrac sont arrêtés par la milice comme Juifs, et déportés à Auschwitz, d’où ils ne reviendront pas.

Ce passé héroïque et douloureux a ressurgi de façon pénible dans la vie de Raymond Aubrac quarante ans plus tard, quand Klaus Barbie fut ramené en France pour y être jugé. Jacques Vergès, l’avocat du criminel nazi, annonça des révélations fracassantes sur la Résistance. Il suggéra dans un documentaire diffusé à la télévision que les époux Aubrac pouvaient bien être à l’origine de l’arrestation de Jean Moulin, ce qui lui valut une condamnation en justice.

En 1987, Jacques Vergès citera Raymond Aubrac comme témoin de la défense au procès à grand spectacle de Barbie, sans qu’il en sorte rien : ce jour-là, la baudruche des révélations promises par Vergès se dégonfla publiquement. Barbie lui-même expliquera pourtant, en 1989, que Raymond Aubrac avait accepté de se mettre à son service après sa première arrestation, en mars 1943. Le vieux nazi remettra même à ses juges un mémoire de soixante-trois pages, où, cette fois, Lucie Aubrac était accusée de lui avoir téléphoné l’heure et le lieu de la réunion de Caluire !

En réponse à ce « flot d’infamies », Raymond Aubrac enregistrera le soutien indigné de nombre de grands résistants, parmi lesquels Guilain de BénouvilleClaude BourdetJacques Chaban-DelmasMichel Debré... Lucie avait pour sa part publié, dès 1984, en réponse aux premières attaques, un récit haletant de sa guerre, sous le titre : Ils partiront dans l’ivresse, déjà porté à l’écran, et qui le sera une deuxième fois par Claude Berri (avec Carole Bouquet et Daniel Auteuil dans le rôle des Aubrac) au début de l’année 1997.

Pourquoi un tel acharnement contre les Aubrac de la part de Vergès et de Barbie ? Gardant un sang-froid impressionnant, Raymond Aubrac met cela sur le compte de la « stratégie de rupture » pratiquée par l’avocat, « salaud lumineux » autoproclamé : « Il s’agit de s’en prendre à des survivants pour ouvrir un débat et ainsi détourner l’attention de l’opinion. » Quant au fin mot de l’énigme de Caluire, pour Raymond Aubrac, comme pour les historiens, il faut le chercher du côté de René Hardy. Il se refuse néanmoins à accabler celui qui a probablement « donné » Moulin : « René Hardy était un garçon sympathique, dynamique, un peu hâbleur. Il est resté quarante-huit heures en tête-à-tête avec Barbie. Je ne sais pas quelles pressions ce dernier a exercées sur lui. Hardy avait pour maîtresse une femme extraordinairement belle. Barbie l’a-t-il menacée ? A-t-il menacé ses parents ? Il reste une part d’énigme. »

Quoi qu’il en soit, la vie continue. A la Libération, Raymond Aubrac est nommé par le général de Gaulle commissaire de la République à Marseille. Il réquisitionne des entreprises, s’appuie sur le PC et la CGT, dirige l’épuration en tâchant d’en maîtriser les débordements. Ensuite, il organise le déminage du pays, où deux mille cinq cents personnes, volontaires français et prisonniers allemands désignés d’office, trouveront la mort. Un centre de déminage porte aujourd’hui son nom à Lyon.

C’est de cette époque, au sortir de la guerre, que, selon lui, date son flirt poussé avec le parti communiste. Raymond Aubrac n’est qu’un « compagnon de route ». Mais fort précieux. Plus sans doute qu’il ne veut bien le dire dans son autobiographie souvent elliptique, où il se retranche dès la première phrase derrière les incertitudes de la mémoire.

Loin de rester un simple sympathisant, il fut en effet le fondateur, et le codirigeant jusqu’en 1958, du BERIM (Bureau d’études et de recherches pour l’industrie moderne), ayant pour clients les municipalités de la « ceinture rouge » de Paris et les démocraties populaires. Rendant compte du livre de Raymond Aubrac dans Le Monde du 6 septembre 1996, Jean-Pierre Rioux écrit : « On aimerait en savoir un jour beaucoup plus sur le pittoresque BERIM, sur ses liens avec la Banque commerciale pour l’Europe du Nord de Charles Hilsum, à capitaux soviétiques, et avec Jean-Baptiste Doumeng, le futur “milliardaire rouge”. » Et, ajoutons, sur Jean Jérôme, infatigable banquier du PCF, que Raymond Aubrac expédie en trois lignes laconiques.

 Dans un livre retentissant, Les Aveux des archives. Prague-Paris-Prague, 1948-1968 (Le Seuil), l’historien tchèque Karel Bartosek vient de lever un coin du voile, en se fondant sur les archives du PC tchécoslovaque. Pour lui, c’est clair : le BERIM est en fait une des « sociétés de commerce sœurs » (littéralement « société de camarades »), par le biais desquelles le Parti tchécoslovaque participait au financement des différents partis communistes occidentaux, en l’occurrence le français, grâce au versement de commissions.

Mais Karel Bartosek ne s’arrête pas là et, s’appuyant à la fois sur les comptes rendus des entretiens qui ont réuni les communistes tchécoslovaques et leurs homologues français au début des années 1950, et sur les Mémoires de Vincent Auriol, qui fait état de rapports de la préfecture de Police et du SDECE (service de contre-espionnage français) concernant Raymond Aubrac, affirme que ce dernier était le pivot des relations commerciales occultes entre la France et les pays de l’Est.

Poussé dans ses retranchements, Raymond Aubrac concède : « Il est possible qu’un certain nombre de prestations aient eu des conséquences financières, et que, d’une façon ou d’une autre, le PCF ait pu y trouver son compte. Mais je n’ai jamais transporté de valise de billets de banque ! » Aujourd’hui encore, s’il condamne les aspects dictatoriaux des démocraties populaires, Raymond Aubrac ne peut cacher une vieille tendresse pour ces régimes avec lesquels il a été amené à travailler. « Là-bas , le chômage n’existait pas », maintient-il.

On comprend mieux, dès lors, comment cet homme, si proche du Parti, a pu, en 1946, héberger Ho Chi Minh pendant les négociations franco-vietnamiennes de Fontainebleau. « L’oncle Ho », comme il l’appelle familièrement, deviendra même le parrain de sa fille. Ce fut pour le grand résistant le début d’une passion durable pour le Vietnam communiste, où il a fait au total treize voyages. Son engagement pro-vietnamien culminera, de 1967 à 1975, quand il s’activera en coulisses pour mettre fin à la guerre. Associé aux efforts du mouvement pacifiste Pugwash, composé de scientifiques occidentaux (dont les prises de position épousaient les intérêts de Moscou), Raymond Aubrac servira notamment d’émissaire à Henry Kissinger pour transmettre des messages à Ho Chi Minh dans l’espoir d’une « désescalade » du conflit. Des efforts qui, même s’ils n’ont pas porté de fruits immédiats, restent une de ses grandes fiertés. Il leur consacre d’ailleurs plus de place dans son livre qu’à la Résistance.

Aujourd’hui, son engagement tiers-mondiste n’a nullement faibli. A quatre-vingt-deux ans, Raymond Aubrac préside une association qu’il a fondée, qui envoie des livres français aux écoles et aux bibliothèques indochinoises. Il appartient au collège des médiateurs chargé de trouver une issue à l’affaire des Africains sans-papiers de l’église Saint-Bernard, dans laquelle il voit « un bout émergeant de l’iceberg du problème Nord-Sud, qui, dit-il en allumant sa pipe, nous promet des réveils brutaux ». Cet homme toujours en alerte, qui a attendu d’être octogénaire pour publier ses Mémoires, semble vivre plus au présent et au futur qu’au passé, tourné vers les autres, mais toujours caustique et contrôlé. En fin stratège, qui prend plaisir à dire sa part de vérité, sans pour autant dévoiler toutes ses batteries.

Publié dans Articles de Presse

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