Syrie de Hama à Homs

Publié le par Jeune Afrique - Patrick Seale

JournalJeune Afrique publié le 20/03/2012 à 07h55 par Patrick Seale

Entre la répression de l'insurrection islamiste syrienne il y a trente ans et celle contre la ville de Homs, les similitudes sont frappantes.

Al-Assad BascharEn février 1982, Hafez al-Assad réprimait dans le sang une insurrection islamiste dans la ville syrienne de Hama. Trente ans plus tard, en février 2012, Bachar al-Assad a recouru aux mêmes méthodes brutales pour écraser la rébellion à Homs, dans la plaine centrale syrienne, où des combattants islamistes figurent clairement parmi ses opposants. Ces deux événements « historiques », qui jettent une ombre sur les carrières du père et du fils, présentent des similitudes frappantes.

Absorbés par des dossiers de politique étrangère, Hafez comme Bachar ont tardé à répondre aux protestations du peuple contre la corruption, la pauvreté croissante, le chômage des jeunes et l'incurie gouvernementale. Ils ont négligé la scène intérieure, fermant les yeux sur les abus et les rapines de leurs proches collaborateurs, dont des membres de leur propre famille. Plus fondamentalement, Hafez comme Bachar croyaient, dans ces périodes de crise, qu'ils luttaient non seulement contre des dissidents intérieurs, mais aussi contre une conspiration étrangère de grande envergure ourdie par les États-Unis, Israël et certains de leurs ennemis arabes et qui visait à les renverser. Dans l'esprit de Hafez, sa confrontation violente avec les insurgés islamistes était le prolongement de son long et infructueux combat contre Israël et les États-Unis portant sur le règlement politique de la guerre d'octobre 1973.

Hafez s'était farouchement opposé à l'accord de désengagement négocié par Henry Kissinger en 1975 par lequel l'Égypte s'était retirée de la confrontation avec Israël. De même, il avait interprété les accords de Camp David, parrainés par les États-Unis en 1978, et le traité de paix israélo-égyptien de 1979 comme un complot visant à laisser le monde arabe sans défense face à la puissance israélienne. Le dernier, selon lui, d'une longue série de complots dont le but était de diviser et d'affaiblir les Arabes, et ce depuis la Première Guerre mondiale. De manière quasi identique, la réaction immédiate de Bachar au soulèvement de l'année passée a été de considérer celui-ci comme le prolongement intérieur d'un complot étranger tramé par les États-Unis, Israël et certains États arabes pour renverser son régime, mais aussi celui de l'Iran, son partenaire stratégique, et en finir avec l'axe Téhéran-Damas-Hezbollah, seul réel obstacle à l'hégémonie américano-israélienne.

Brutalité excessive

Lesdits complots étrangers sont, à n'en pas douter, bien réels, mais ils ont rendu Hafez et Bachar sourds aux griefs légitimes de leur population et les ont amenés à réagir avec une brutalité excessive quand il a fallu éliminer leurs opposants intérieurs. Le père et le fils ont tous deux accusé leurs ennemis extérieurs de fournir les insurgés en armes et en fonds, en téléphones satellitaires et autres équipements de pointe. En 1982, le régime a saisi 15 000 mitrailleuses, mais aussi des équipements de communication sophistiqués de fabrication américaine. Le mois dernier, quand le régime a repris le contrôle du quartier de Baba Amr, à Homs, il a également prétendu avoir mis la main sur un important stock d'armes et d'équipements de provenance étrangère.

Les deux crises présentent d'autres similitudes. Le frère de Hafez, Rifaat, commandant des Brigades de défense, a été le bras armé du régime pour broyer l'opposition. Le 26 juin 1980, quand les terroristes islamistes ont tenté de tuer le président à la grenade et à la mitrailleuse, c'est Rifaat qui, assoiffé de vengeance, a, dès le jour suivant, supervisé le massacre de centaines d'islamistes dans la prison de Palmyre. Le bras armé de Bachar a été son frère Maher, commandant de la garde républicaine et des troupes d'élite de la 4e division blindée.

Mais les raisons qui ont conduit à ces événements tragiques ne sont pas les mêmes. En 1976, le soulèvement des islamistes contre Hafez al-Assad a débuté par une campagne d'assassinats ciblant ses proches. Une des actions les plus spectaculaires des terroristes a été le meurtre de 83 élèves-officiers à l'École d'artillerie d'Alep, le 16 juin 1979. Réfugiés dans les labyrinthes des villes anciennes où les voitures ne pouvaient pénétrer, comme à Alep et Hama, les rebelles multipliaient les sorties pour commettre des attentats meurtriers. Entre 1979 et 1981, les terroristes ont assassiné plus de 300 personnes à Alep, essentiellement des baasistes et des Alaouites. En représailles, les forces de sécurité ont tué quelque 2 000 islamistes pendant la même période, et des milliers d'autres ont été traqués et jetés en prison pour y être souvent torturés. Ayant échoué à renverser le gouvernement par l'assassinat ciblé, les insurgés islamistes ont alors tenté de le déborder par des soulèvements urbains à grande échelle. Ceux-ci ont culminé au début de février 1982, quand des centaines de combattants islamistes sont sortis de leurs caches et se sont emparés de Hama. Le matin suivant, quelque 70 dirigeants baasistes sont abattus. La rébellion triomphante déclare la ville « libérée ».

10 000 morts à Hama

Sous Bachar, les événements ont suivi la trajectoire inverse. Le soulèvement a débuté il y a un an avec des manifestations de rue essentiellement pacifiques. Mais quand le régime a riposté en tirant à balles réelles, l'opposition a pris les armes et mené des attaques éclairs contre des soldats, des policiers et des cibles gouvernementales. Ces actions ont culminé avec la prise du quartier de Baba Amr, à Homs, par les rebelles de l'Armée syrienne libre appuyés par des djihadistes libanais, irakiens et saoudiens entrés clandestinement en Syrie. En 1982, il avait fallu trois semaines au régime pour reprendre le contrôle de Hama et traquer les insurgés. Quelque 10 000 personnes avaient trouvé la mort dans les opérations de nettoyage. En 2012, la bataille pour Homs a duré près de un mois. Comme à Hama, les dommages collatéraux ont été importants. Privée de nourriture, d'eau et de combustible en plein hiver, la population locale a énormément souffert. Dans les deux cas, le régime a déployé ses tanks dans des quartiers résidentiels, abattu les suspects, torturé des prisonniers et envoyé des unités lourdement armées pour écraser la guérilla urbaine.

Les ennemis les plus acharnés de Hafez étaient les Frères musulmans. Parmi ceux de Bachar se trouvent aussi des islamistes, qui semblent être les principaux destinataires des armes et des fonds envoyés, entre autres, par le Qatar et la Libye. Bien qu'ils ne constituent pas un groupe homogène, mais plutôt quatre ou cinq courants disposant de différents soutiens externes, les islamistes agissent sous la bannière du Conseil national syrien, basé en Turquie. Des islamistes encore plus radicaux, proches d'Al-Qaïda et infiltrés depuis les pays voisins, semblent s'être joints à la bataille. Ayman al-Zawahiri, numéro un d'Al-Qaïda depuis la mort d'Oussama Ben Laden, a appelé au djihad mondial contre le régime syrien.

La longue campagne terroriste contre Hafez al-Assad entre 1976 et 1982 était une folie politique. En la mettant en déroute, il avait assuré son pouvoir pour deux décennies supplémentaires. De la même manière, le recours aux armes contre Bachar ne semble pas avoir fait progresser la cause de l'opposition. Il lui a donné au contraire un argument pour écraser la contestation. S'il doit y avoir une transition en Syrie, elle n'est vraisemblablement pas imminente.


Publié dans Articles de Presse

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