Tout bascule à Bordeaux

Publié le par Valeurs Actuelles - Eric Roussel

Valeurs Actuelles publié le 10/06/2010 à 02h30 par Eric Roussel

16 juin : les partisans de l’armistice l’emportent. Ce jour-là, le Conseil des ministres se réunit deux fois. Les débats sont révélateurs de l’état de la France et des maux qui la minent.

De Gaulle avec Spears à LondresA Bordeaux, où les pouvoirs publics se sont repliés depuis quelques jours pour échapper à l’avance des troupes allemandes, les mauvaises nouvelles assaillent le président du Conseil, Paul Reynaud. Sur le front de l’Est, les forces françaises se trouvent dans une telle situation que la défense de la ligne Maginot a dû être abandonnée.

Les armées hitlériennes foncent vers Saint-Dizier et Troyes. À l’ouest, même écroulement généralisé. Évreux et Le Mans sont en passe de tomber et la Bretagne risque de connaître le même sort. L’imminence d’une catastrophe d’une ampleur inconnue est encore accentuée par l’exode de millions de Français fuyant sur les routes dans un désordre indescriptible.

Tôt dans la matinée, Reynaud commence par recevoir sir Ronald Campbell, ambassadeur de Grande-Bretagne, et le major général sir Edward Spears (en photo ci-dessus avec De Gaulle) qui assure la liaison avec l’état-major français. Tous deux prônent la fermeté mais ils sont d’autant plus inquiets que, la veille, Camille Chautemps, ancien président du Conseil, chef de l’aile modérée du Parti radical et présentement vice-président du Conseil, a réussi à faire adopter par ses collègues une proposition visant à connaître les conditions d’un éventuel armistice.

Destinée à contourner l’accord franco-britannique du 28 mars au terme duquel une paix séparée est en principe impossible, l’initiative est adroite ; elle est aussi dévastatrice car chacun sait depuis plusieurs jours déjà qu’un puissant parti de l’armistice est à l’œuvre ayant à sa tête le maréchal Pétain, vice-président du Conseil depuis la mi-mai, et le général Weygand. Campbell et Spears sont d’autant plus anxieux que Churchill s’est gardé d’engager toutes ses forces aériennes dans la bataille de France. Conscient des faiblesses françaises, défavorablement impressionné sans doute par l’hésitation qu’a marquée devant lui Paul Reynaud lors d’un conseil interallié à Londres le 26 mai, le premier ministre britannique s’expose désormais à être la cible des partisans français de l’arrêt des combats.

Et, de fait, lors du Conseil des ministres qui s’ouvre à 11 heures, Pétain se lève et annonce que, si l’armistice n’est pas demandé, il quittera le gouvernement. Finalement, Paul Reynaud convainc le Maréchal d’attendre la réponse de Londres à la proposition Chautemps. Il est alors décidé que le cabinet se réunira de nouveau vers 17 heures.

À peine sorti de la réunion, Reynaud a une pénible conversation avec Weygand – la troisième depuis le début de la semaine. Le généralissime réitère sa conviction : désormais, toute résistance est vaine, l’armistice constitue la seule solution. Jamais il n’acceptera de capituler comme l’en presse le président du Conseil. Au contraire, il juge les politiques responsables de l’impréparation des armées et veut les voir assumer leurs responsabilités. Il est vrai, comme le souligne Marc Bloch dans l’Étrange Défaite, que la capitulation est punie de mort par le code de justice militaire et qu’elle constitue, pour un chef militaire, un acte déshonorant.

En attendant la nouvelle réunion du Conseil des ministres, l’action se déporte vers Londres où se trouve le général De Gaulle, sous-secrétaire d’État à la Guerre depuis le 6 juin. Les Anglais, eux aussi, paraissent gagnés par la panique ; ils multiplient les initiatives les plus déconcertantes. À midi et demi, Churchill fait savoir qu’en dépit de l’accord du 28 mars, il ne s’oppose pas formellement à la proposition Chautemps : la France est libre de demander les conditions d’un armistice. À Bordeaux, Campbell et Spears sont consternés. Mais leur accablement laisse place à la stupéfaction quand ils apprennent à peu près au même instant que leur premier ministre a finalement donné son feu vert à une extraordinaire proposition d’union franco-britannique, mise en forme par Jean Monnet, président du comité de coordination franco-britannique à Londres. Il s’agit ni plus ni moins de faire des deux nations en lutte contre l’Allemagne un seul et même pays avec des institutions et une citoyenneté communes ! En réalité, personne, pas même sans doute Jean Monnet, ne croit à la réalisation d’un tel projet. L’initiative vise surtout à affirmer l’unité de vues des deux démocraties et à donner un peu d’oxygène à Reynaud, qui apprend la teneur de la proposition par le général De Gaulle, lui aussi rallié, par tactique, à cette étrange solution.

À 17 heures, Reynaud soumet la proposition au Conseil des ministres, en l’absence de De Gaulle qui vient de prendre un avion à destination de Bordeaux. Peu de temps avant la réunion, le chef du gouvernement a pu avoir une idée de la réaction probable de ses ministres en discutant avec quelques proches, dont sa compagne Hélène de Portes, défaitiste patentée, dont les interventions perpétuelles dans la vie politique sont connues de tous les observateurs : l’accueil fait au texte britannique a été glacial. Il en va de même lors du Conseil. Personne ne soutient vraiment le projet, à l’exception de Reynaud. Dans des termes identiques, Chautemps et Ybarnégaray, ministre d’État représentant la droite, accusent les Anglais de vouloir réduire la France au rang de dominion. Le maréchal Pétain, quant à lui, soutient que s’unir avec la Grande- Bretagne, c’est « fusionner avec un cadavre ». Paul Reynaud, déconcerté, commet alors l’erreur fatale de laisser la discussion s’engager de nouveau sur l’armistice. Chautemps réitère sa proposition, ce qui provoque un incident très vif avec Georges Mandel, ministre de l’Intérieur, partisan résolu de la lutte à outrance.

Chacun sent qu’un tournant décisif se prépare. Tandis qu’ils sont réunis, les ministres ne cessent d’apprendre des nouvelles alarmantes venant du front. Pour se conformer aux usages, Reynaud ne procède pas à un vote : on ne saura donc jamais si les partisans de l’armistice étaient majoritaires. Le chef du gouvernement, en tout cas, estime qu’il n’est plus soutenu et, à 20 heures, demande une suspension de séance afin, notamment, de s’entretenir avec le président de la République, Albert Lebrun.

Le chef de l’État est à l’image du régime : à bout de souffle. Il semble employer son énergie à faire respecter une coutume constitutionnelle qui a vidé de tout contenu et même de toute autorité la fonction qu’il occupe. Personnellement hostile à l’armistice, il estime cependant que son devoir est de se rallier à l’opinion qui a paru majoritaire autour de la table du Conseil. Il demande donc à Reynaud de faire sienne la proposition Chautemps. C’est l’instant où tout bascule. « Pour faire cette politique, adressez-vous au maréchal Pétain », répond Reynaud, qui présente alors sa démission.

À 22 heures, comme convenu, le Conseil se réunit de nouveau et, tout de go,Reynaud annonce que le Maréchal est en train de former son gouvernement. Les ministres sont ébahis. Encore ne savent-ils pas que Pétain, à peine désigné par le chef de l’État, a sorti une feuille de papier de sa poche et déclaré fièrement : « Voilà mon gouvernement. » Loin de se demander comment Pétain, qui fait profession de ne rien connaître au monde politique, a pu réussir cet exploit, Albert Lebrun est enchanté de cette célérité et, avec une naïveté confondante, ne le cache guère. C’est ainsi que, peu après minuit, un autre Conseil des ministres se tient, Pétain ayant rassemblé autour de lui les partisans de la proposition Chautemps, de nombreux militaires, sans oublier deux socialistes, Février et Rivière, entrés dans le cabinet avec l’approbation explicite de Léon Blum. La première initiative de Pétain est d’annoncer qu’il sollicitera les Allemands en vue d’un armistice.

Devant la défaite, l’appareil institutionnel semble paralysé

Après la guerre, Louis Marin, ministre de droite, partisan de la lutte à outrance, se demandera par quel mystère et quelle aberration le chef de l’État, le président du Conseil, tous deux hostiles à l’armistice, après avoir consulté le président du Sénat, Jules Jeanneney, et le président de la Chambre des députés, Édouard Herriot, tous deux résolus à poursuivre le combat, appelèrent au pouvoir l’homme dont ils savaient que le premier geste serait précisément de prendre contact avec l’Allemagne.

Aussi curieux que cela puisse paraître aujourd’hui, tout indique que Paul Reynaud, approuvé par les présidents des deux Assemblées, a voulu se conformer aux usages alors en vigueur, c’est-à-dire lever l’hypothèque Pétain, avec l’espoir que les conditions d’armistice imposées par l’Allemagne seraient si dures qu’aucun gouvernement français ne pourrait les accepter. À partir de là, Reynaud se voyait revenir au pouvoir à court terme à la tête d’un cabinet résolu à poursuivre la lutte à partir de l’empire.

Pouvait-on dans l’improvisation choisir cette solution ? L’armistice était-il inévitable ? Ces questions sont toujours discutées. Le naufrage de l’État, en revanche, est incontestable. Après une défaite militaire sans précédent, tout se passe ce 16 juin comme si l’appareil institutionnel se trouvait hors d’usage, incapable d’assumer ses missions. À l’intérieur du système en place depuis 1875, dont la sclérose a commencé après la Grande Guerre, les meilleurs, les plus lucides, semblent paralysés. Albert Lebrun et Paul Reynaud s’obstinent à sauvegarder avant tout les institutions, ou plutôt la conception qu’ils s’en font. Georges Mandel, le plus énergique des adversaires de l’armistice, paraît lui-même avoir du mal à imaginer que l’on puisse continuer la lutte en sortant du cadre habituel. Il est de fait, en tout cas, qu’il refusera de suivre ce jour-là le général Spears venu l’adjurer de partir pour Londres.

Le seul sursaut porteur d’espoir ne pouvait venir en vérité que de l’extérieur, d’un homme tel que De Gaulle, rebelle non par destination mais par nécessité, résolu à s’affranchir de règles devenues obsolètes. Revenu à Bordeaux dans la soirée du 16, le Général constate vite que, sur le sol français, aucune action valable n’est plus possible. Dès le lendemain matin, il s’envolera vers Londres d’où, le 18 juin, il lancera son appel historique. « Ce qu’il fallait à ce pays, dira le grand résistant Pierre Brossolette, c’est que quelqu’un le représentât non point “militairement” ni “politiquement”, mais moralement, totalement. C’est là ce que De Gaulle a compris le premier jour, avec une intuition remarquable. Et puisque personne ne s’est présenté pour tenir ce rôle ingrat et périlleux, il a trouvé en lui-même le courage de s’y risquer lui-même. Et il y a réussi. »

Publié dans Articles de Presse

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