"Tout le monde a oublié les rafles de juifs pendant la guerre à Villeneuve"

Publié le par Midi Libre - Kathy Hanin

Midi Librepublié le 15/05/2013 à 06h00 recueilli par Kathy Hanin

L'historienne Nelcya Delanoë raconte sa quête dans  'D'une petite rafle provençale…' (éditions du Seuil) un livre captivant qu'elle présentera jeudi 16 mai, à 18h30, à la chartreuse.



Nelcya Delanoë

Nelcya Delanoë a retrouvé les preuves de deux rafles à Villeneuve en 1942 et 1943

 

Comment est née l'idée de ce livre ?

Son point de départ est un poème d'Aragon, intitulé

Le Médecin de Villeneuve qui évoque une rafle de juifs pendant la Seconde Guerre mondiale à Villeneuve. Un jour, au marché, une amie me tend ce poème sur une mauvaise photocopie et me dit : 'Moi qui suis ici depuis toujours, je n'ai jamais entendu parler d'une rafle'. Ma curiosité d'historienne a été piquée. J'ai voulu comprendre à quoi Aragon faisait allusion.

Que dit ce poème ?

Écrit à la fin de l'été 1942, ce poème, interdit en France, avait été publié en Suisse. Il évoque une rafle qui aurait eu lieu le 31 août 1942 à Villeneuve. En fait, après recherches, je découvrirai qu'elle a bien eu lieu le 26 août, comme dans tout le Sud de la France.

Où vous ont menée vos recherches ?

Je voulais retrouver la preuve de cet événement oublié. Comme j'avais découvert, au cimetière et sur les registres de Villeneuve, le nom de deux hommes morts à Auschwitz, j'ai voulu savoir qui ils étaient. Et trouver la liste de ceux qui avaient été raflés. Je me suis alors plongée dans les archives de Villeneuve, du Vaucluse, du Gard, jusqu'à celles de la gendarmerie au château de Vincennes pour la trouver enfin. C'est là qu'est née l'idée du livre.

Votre livre, qui se lit comme un polar, met aussi en scène l'historienne à l'œuvre.

Quand on fait une recherche historique, on affronte des questions sans réponse, des impasses, des moments de doute, des enthousiasmes soudains. Ce livre est aussi le 'making off' de l'historien au travail.

Avez-vous pu recueillir des témoignages ?

Beaucoup de gens ont évoqué leurs souvenirs de la guerre, personne n'a de souvenir de cette rafle ni de juifs à Villeneuve. Pourtant, entre 1940 et 1942, 68 juifs y étaient réfugiés. Ils vivaient dans le centre, étaient recensés à la mairie comme la loi l'exigeait. Une seule personne m'a parlé d'un enfant juif caché.

Combien de juifs sont raflés en août 1942 ?

Neuf personnes seront arrêtées ce 26 août. Les Allemands avaient fait pression sur le gouvernement de Vichy pour arrêter des juifs en zone Sud. Mais je ne voulais pas que mon livre se résume à une liste, j'ai continué à chercher ce qui était arrivé aux autres juifs de Villeneuve.

Et vous découvrez fortuitement une seconde rafle ?

Oui, plusieurs témoignages me mettent sur la piste. Un an plus tard, le 17 août 1943, dix personnes sont arrêtées du côté de l'avenue Pasteur. Une s'évade, les neufs autres mourront à Auschwitz. Cette rafle dont personne n'a jamais entendu parler est organisée, elle, par des commandos locaux, des petits truands, en lien avec la police allemande, motivés par l'antisémitisme, le racket, les pillages. Ce que j'appelle l'économie parallèle de la persécution.

Votre livre restitue la vie d'un village pendant la guerre ?

D'un village en zone non occupée avec ses zones d'ombre, le poids de l'administration, son incompétence parfois, le zèle antisémite… Mais ses solidarités microscopiques aussi, il y avait une 'banalité du bien'. La zone Sud, ce n'était pas tout noir ou tout blanc, c'était un univers gris.

Votre livre comble un trou dans l'Histoire.

Je n'ai rien inventé, j'ai juste reconstitué un puzzle pendant trois ans. Il y a encore d'autres fils à tirer. Maintenant que l'on connaît ces noms, Villeneuve pourrait ajouter une plaque à la mémoire des juifs raflés. Comme Avignon l'a fait en 2010 pour les 422 déportés de Vaucluse.

Publié dans Articles de Presse

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