Un cynisme peu reluisant

Publié le par Valeurs Actuelles par Denis Tillinac

Au train où vont les comparaisons visant à diaboliser Sarkozy, les fantômes de Pétain et de Hitler n’y suffiront bientôt plus. On rigolerait d’amalgames aussi grotesques s’ils ne tendaient à réhabiliter, par ricochet, des régimes détestables dans les inconscients populaires. Car enfin, si le discours de Sarkozy sur la délinquance relève du nazisme, on en déduit au Café du commerce que l’appellation n’a rien d’infamant.

Un cynisme peu reluisant

À la limite, on l’endosserait, puisque aussi bien on approuve en substance les propos présidentiels. On aurait même tendance, au troisième apéro, à les trouver trop mesurés. Du coup, on prend les mots “nazisme”, “fascisme” ou “pétainisme” pour ce qu’ils sont devenus : des injures politiciennes de pure convenance.

Ceux qui en usent sont moralement coupables d’inoculer dans les esprits des confusions insultantes pour la mémoire des victimes du IIIe Reich ou de Vichy. Moralement coupables de priver une jeunesse déjà déboussolée d’un accès sérieux à l’histoire du XXe siècle. Moralement coupables d’une forme sournoise de négationnisme. Aucun responsable socialiste, communiste, gauchiste ou écolo n’est assez inculte pour croire Sarkozy justiciable des comparaisons qu’il balance à l’opinion aux fins de regonfler les scores du Front national. Les recours à la croix gammée trahissent un cynisme peu reluisant, mais aussi une incapacité quasi autistique à aborder avec un minimum de probité intellectuelle des sujets cruciaux : l’impact des flux migratoires, la violence dans certaines banlieues, la crise des identités.

Ces sujets ne concernent pas seulement les Français, ni même les Européens, ils ont à voir avec la mondialisation des idées, des technologies, des imaginaires, des marchandises, des capitaux, du marché du travail. Partout ailleurs qu’en France, les effets d’une mutation aussi gigantesque et protéiforme font l’objet d’analyses circonstanciées ; on s’efforce ici et là de forger des concepts susceptibles d’appréhender des réalités inédites. Partout ailleurs, on prend en considération les phénomènes qui atomisent les corps sociaux et menacent de les embraser. Pourquoi, en France seulement, la seule évocation d’un souci commun à toute l’humanité ressuscite les fantasmes d’une démonologie médiévale ? Pour quoi tant de chroniqueurs relayent-ils servilement des trafiquants de mémoire autoproclamés maîtres de vertu? Je ne suis ni ultra, ni raciste, ni xénophobe, ni barrésien (« la terre et les morts »), encore moins maurrassien, et cependant les déclarations de Sarkozy, de Hortefeux ou de Lefebvre ne me paraissent pas moralement scandaleuses.

Par le fait, je me sens personnellement insulté quand on les grime en émules de Goebbels. S’ils sont “nazis”, de Gaulle, ma seule référence politique, l’était bien davantage : il a exprimé sur l’immigration ou sur les “racines” de la France des vues assez prémonitoires qui lui vaudraient aujourd’hui la haine des modernes bigots, avec harcèlement judiciaire à la clé. Cela lui aurait rappelé un certain procès de Riom : le pharisianisme sait tourner ses vestes idéologiques sans en rabattre sur son intolérance.

Tout catholique a un devoir de compassion pour l’étranger, l’exilé, l’errant, le proscrit, le floué de l’histoire. Les affres du sans-papiers, du demandeur d’asile, de l’émigré qui fuit la persécution ou la misère ne me laissent pas indifférent et le pape est dans son rôle en rappelant aux fidèles les préceptes évangéliques. Il va sans dire que le monde serait plus vivable et l’avenir plus ensoleillé s’ils étaient moins bafoués. Mais l’homme d’État, lui, a le devoir impérieux de n’être jamais compassionnel. Rien de pire que l’angélisme d’un sentimental aux commandes d’un peuple quand les vents de l’Histoire se déchaînent. Mieux vaut alors l’acier trempé d’un Richelieu que l’eau de rose d’un Daladier ou d’un Carter, quoi que puissent seriner les moralistes ou les sondages.

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article