Un hôtel au sinistre passé

Publié le par Courrier International

Courrier Internationalpublié le 15/03/2012 à 21h26


En Bavière, un étrange hôtel ouvrira ses portes à l'automne. Ancienne prison, cette bâtisse vieille de trois siècles aurait notamment servi de geôle et de lieu de torture à la Gestapo. Mais les archives restent muettes et le propriétaire fait la sourde oreille aux critiques sur son projet.

Dessin de Kopelnitsky

Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis

 

Les murs épais de cette prison vieille de trois cents ans ne protègent ni du vent ni du froid. Avec ses couloirs étroits qui distribuent les cellules, la forteresse d’Amberg [en Bavière] porte encore le souvenir des souffrances qu’ont endurées ses pensionnaires entre la fin du XVIIe siècle et le début du XXe siècle, en purgeant leur peine ou en attendant le bourreau.

Après trois ans de travaux, ce lieu d’horreur a été transformé en hôtel et devrait ouvrir ses portes à l’automne prochain. Mais le projet suscite la controverse. Pour l’association des victimes du régime nazi (VVN), cette initiative est carrément une insulte. “Cette forteresse a servi de prison à la Gestapo entre 1933 et 1945. De nombreuses victimes du régime nazi y ont été incarcérées, explique Guido Hoyer, responsable de l’association. “Ce bâtiment a abrité des salles de torture et d’exécution, des résistants y ont séjourné. On ne peut pas le transformer en hôtel-événement.”

Le propriétaire, Gerald Stelzer, n’est pas de cet avis. “J’ai fait des recherches pendant des années et je n’ai jamais trouvé la moindre trace d’une prison nazie ici, rétorque-t-il. Cet homme de 41 ans affirme ne pas vouloir profiter du passé macabre de l’endroit. En 2008, lors de sa demande de permis de construire, il avait indiqué vouloir aménager une cellule sans fenêtre en salle de documentation avec des panneaux racontant l’histoire de la prison aux pensionnaires et aux visiteurs. Le site Internet de l’hôtel comporte également un petit historique du lieu. Toutefois, “il n’y est pas fait mention de la période 1935-1945, car il n’existe pas de documents”.

Stelzer a fait appel à l’Union européenne pour poursuivre ses recherches et apporter un peu de lumière dans cette période sombre. Les archives locales ne lui sont d’aucun secours. “Nous n’avons pas les registres de la prison pour la période nazie, ceux que nous possédons commencent en 1948”, explique Jochen Rösel, responsable des archives. En revanche, les archives du tribunal régional indiquent qu’entre 1879 et 1922, 14 hommes ont été exécutés dans la prison d’Amberg. Tous étaient des meurtriers condamnés. La dernière exécution documentée remonte à 1935, lorsqu’un homme condamné pour un triple meurtre a été guillotiné.

Responsable des archives de la ville, Jörg Fischer s’irrite des critiques qui qualifient la forteresse de “prison de la Gestapo”. “A l’époque, la Gestapo était la police judiciaire de l’Etat. La forteresse, elle, était la maison d’arrêt du tribunal régional, point”, lâche-t-il. Il n’existerait aucune preuve que la forteresse ait servi de lieu de torture sous le régime nazi. Pour Fischer, les critiques s’appuient essentiellement sur un ouvrage paru en 1993 dans lequel l’auteur, Norbert Flach, écrit que “d’anciens résistants mentionnent [notamment] la forteresse comme une prison nazie”. L’auteur ne cite toutefois aucune preuve, et Fischer écarte donc cette allégation non vérifiée. Pendant ce temps, les travaux avancent à grande vitesse dans la vieille forteresse. On refait le sol et on prépare les premières chambres, il y a même une grande salle de réunion pour les séminaires d’entreprise. Reste à espérer que des touristes en goguette seront tentés par un petit séjour en cellule au sein de la vieille ville d’Amberg.

Futur proche — Un hôtel très tendance

L'hôtel proposera 36 chambres à des prix variant de 50 à 90 euros. Les cellules, d'une superficie de onze mètres carrés, seront transformées en chambres individuelles ou à lits superposés, tandis que des chambres aux vastes proportions, d'anciens dortoirs de trente mètres carrés, seront classées dans la catégorie luxe, avec de vrais lits doubles. Le propriétaire mise beaucoup sur son "concept" de prison. Les lourdes portes en chêne équipées de barreaux, le petit déjeuner glissé à travers le passe-plat de la cellule-chambre, voilà de quoi séduire une clientèle de randonneurs à vélo ou les entreprises, estime-t-il. L'hôtel d'Amberg ne sera pas le premier du genre en Allemagne. Un collectif créé en 1993 dans le but de réhabiliter des bâtiments historiques a ouvert un hôtel similaire à Petershagen, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.

Publié dans Articles de Presse

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