Il n'est pas revenu, elle n'est pas revenue !

Publié le par Lyon capitale par Philippe Chaslot

Il n'est pas revenu, elle n'est pas revenue !

20 ans après, Alain Jakubowicz raconte pour lyoncapitale.fr le procès Barbie.

Il n'est pas revenu, elle n'est pas revenue !

6e semaine.

Lundi 15 juin 1987 : Nous en avons fini avec l'évocation des faits. Tous les témoins de l'accusation et des parties civiles ont été entendus. Cette journée doit être consacrée aux témoins de la défense. L'heure de vérité est venue pour Jacques Verges. Au cours des semaines et des mois écoulés, il a multiplié les déclarations fracassantes selon lesquelles des révélations seraient faites qui feraient regretter à la justice française d'avoir eu l'audace de vouloir juger Klaus Barbie. Comme il fallait s'y attendre, la montagne a accouché d'une souris. Les "bombes" de Jacques Verges n'étaient que de vulgaires "pétards mouillés".

Le Procureur Général Truche a néanmoins tenu à s'adresser à la Cour et aux jurés dès le début de l'audience afin de les mettre en garde. Après être revenu sur l'audition des témoins d'intérêt général de la semaine précédente, dont vous avons vu les limites, il s'attaque de façon véhémente au système de défense de Klaus Barbie qu'il qualifie de "défense de dérivation". Ce système "consiste à vous dire, la France a commis en Algérie des actes aussi graves que ceux qui me sont reprochés, et puisque ces actes n'ont pas été poursuivis, il n'y a pas de raison que je le sois. Il s'agit d'un formidable aveu de culpabilité". Pierre Truche avoue avoir envisagé de s'opposer à l'audition des témoins de la défense mais y avoir renoncé, considérant qu'il s'agirait d'une atteinte à la convention européenne des droits de l'homme. Achevant son propos, il demande cependant aux jurés d'être méfiants.

On pouvait espérer les déclarations liminaires achevées. Il n'en fut malheureusement rien. L'un des Avocats de la partie-civile décida en effet de son propre chef, et contre l'avis quasi unanime de ses Confrères, de déposer des conclusions tendant à demander à la Cour de ne pas entendre les témoins de Klaus Barbie, au motif que les citations de ces témoins seraient nulles pour avoir été délivrées sous le faux nom de Klaus Altmann-Barbie. Argutie juridique aussi inutile que contre-productive, donnant à Jacques Verges l'occasion d'un de ses "numéros" d'indignation qu'il affectionne. Après en avoir brièvement délibéré, la Cour n'a évidemment pas suivi la demande présentée, dont on aurait pu (et dû) faire l'économie.

De fait, ce n'est qu'à 16 H 50 que se présente le premier témoin de la défense, en la personne de... Raymond Aubrac !

Celui-ci tient aussitôt à préciser qu'il a été cité "par la défense mais pas pour la défense". Le fait pour Jacques Verges d'avoir convoqué l'un des résistants les plus emblématiques n'est évidemment pas "innocent". Il avait déjà tenté de faire apparaître Raymond Aubrac comme un traitre dans le film de Claude Bal "La vérité est amère", ce qui lui avait valu une condamnation pour diffamation en 1987. Raymond Aubrac n'a cependant pas voulu se dérober. Avec son témoignage, la limite du système de défense de Klaus Barbie apparaît de façon éclatante. Voilà en effet un témoin qui accable celui-là même qui l'a fait citer au soutien de sa défense. Eclatant contre-exemple à enseigner dans les écoles d'Avocats ! Les quelques tentatives de déstabilisation auxquelles se livrera Jacques Verges feront long feu. Raymond Aubrac sortira très largement vainqueur de cet affrontement voulu par le défenseur de Klaus Barbie. On nous avait annoncé que la résistance serait ébranlée. C'est la défense qui a coulé.

Il y avait peu de chance que les témoins suivants puissent efficacement venir à son secours. Eddine Lakdar Toumi est venu nous parler de la plainte dont il a saisi un Juge d'Instruction, après que son père ait été tué au cours d'opérations en Algérie. Cette plainte a fait l'objet d'un non lieu en 1962. Quelques années plus tard, la Chambre d'Accusation de la Cour d'Appel de Paris a, selon Jacques Verges, jugé que les crimes contre l'humanité commis en Algérie étaient amnistiés. Et le témoin d'interroger : "Pourquoi deux poids et deux mesures ?"

Indépendamment du fait que la présentation de l'arrêt de la Cour d'Appel de Paris par Jacques Verges ne correspond pas à la réalité, la question posée par Eddine Lakdar Doumi nous renvoie directement à la mise en garde préliminaire du Procureur Général Truche.

Paul Guillochon, qui se présente comme "colporteur", parle lui aussi des crimes auxquels il a assisté au cours de la guerre d'Algérie. Il aura cependant  peu le temps de le faire. Le Président lui signifie en effet très rapidement qu'il est "hors sujet". Paul Guillochon battera le record de rapidité de passage à la barre. Son témoignage a duré deux minutes.

Jacques Fastre pour qui "ce procès est inutile car il réveille les actes commis dans toutes les guerres" (!) subira le même sort.

Quant à Yves Danion, il aurait sans doute préféré rester moins longtemps à la barre, tant il est vrai que de témoin, il finira très rapidement par se sentir accusé. Il faut dire que l'homme est venu exposer à la Cour comment, jeune français de 17 ans, il s'est engagé dans la SS. Il devait normalement expliquer que étant lui-même SS, il pouvait attester que Klaus Barbie n'avait aucun pouvoir de décision. Le débat est cependant très rapidement venu sur le procès dont il a lui-même fait l'objet à la libération, ensuite duquel il déclare avoir été condamné à dix ans de prison. Il semblerait en réalité qu'il ait été condamné à mort mais que sa peine ait été commuée en raison de son jeune âge... Il fallait tout de même osé faire citer un tel témoin !

Le dernier, en la personne de Jacques Forment-Delaunay, tentera de semer le doute sur l'authenticité du télex d'Izieu accablant Klaus Barbie. Ensuite de l'intervention de Serge Klarsfeld, sa déposition tournera à sa confusion.

C'est ainsi que se termine la journée consacrée aux témoins de la défense. Ceux qui attendaient des révélations sulfureuses en seront pour leur compte. Le sentiment qui domine est que ces témoins étaient davantage ceux de Jacques Verges que de Klaus Barbie...

Les débats proprement dits étant terminés, l'audience du 16 juin 1987 précédant le début des plaidoiries des Avocats des parties civiles sera entièrement consacrée à des questions de procédure et notamment aux conclusions déposées par la défense, aux termes desquelles l'accusé prétend que, quel que soit le verdict, il devra sortir de prison puisqu'une éventuelle condamnation serait absorbée par celle déjà prononcée à son encontre en 1954, qui est désormais prescrite. Ce faisant, Jacques Verges semble avoir oublié que son client est poursuivi pour crimes contre l'humanité et que ces crimes sont imprescriptibles.

17 juin 1987 : A partir d'aujourd'hui et pour dix jours, la parole est donnée aux 39 avocats des parties civiles. A tout seigneur, tout honneur, le premier à se lever est celui sans lequel ce procès n'aurait pas eu lieu : Serge Klarsfeld. Historien, militant, chasseur de nazis, on aurait presque oublié que l'homme est également Avocat. Cela fait plus de quinze ans qu'il est hanté par le souvenir des 44 enfants juifs d'Izieu, depuis qu'il a fait le serment à deux de leurs mamans, Mesdames Halaunbrener et Benguigui qu'il ferait traduire leur bourreau devant la justice des hommes. Serge Klarsfeld pourrait aujourd'hui pavoiser, savourer son heure. Ce serait mal le connaître. Pas de grandes phrases ni d'effets de manches. Serge Klarsfeld ne plaide pas. Le texte qu'il lit d'une voix monocorde et rapide se suffit à lui-même. A peine remarque-t-on que ses mains tremblent. La gravité de l'instant, comme la force des mots se jaugent à l'intensité du silence dans lequel ils sont prononcés. Le public, venu nombreux est prostré. Jacques Verges a perdu son sourire narquois. Il assiste comme tout le monde au retour des 44 enfants d'Izieu dans la salle d'audience.

C'est peu dire que Serge Klarsfeld les y fait revivre. Après avoir appelé les 44 noms, comme on le fait au début de la classe, il les "convoque" l'un après l'autre pour les présenter à la Cour. Un mot sur chacun d'eux, leur nom, leur âge, le contexte dans lequel ils se sont retrouvés à Izieu, la situation de leurs parents, ponctué d'un terrifiant : "Il n'est pas revenu. Elle n'est pas revenue". Pour chacun des enfants dont il a retrouvé des écrits, Serge Klarsfeld en fait la lecture. Ainsi, de Liliane Gerenstein, âgée de dix ans qui s'adressait à Dieu en ces termes : "Dieu, que vous êtes bon, que vous êtes gentil. C'est vous qui commandez, Dieu. Je penserai toujours à vous, même au dernier moment de ma vie. Faites revenir mes parents, mes pauvres parents, protégez-les. J'ai tellement confiance en vous que je vous dis merci d'avance". Liliane n'est pas revenue... Alors que Serge Klarsfeld se rassied, Jacques Verges jette un regard circulaire du public à la Cour pour constater l'étendue des dégâts. Le contraste n'a jamais été aussi fort entre les deux hommes. Entre jour et soleil et nuit et brouillard.

Charles Libmann est à la barre l'exact contraire de Serge Klarsfeld. Sans doute est-ce pour cela que celui-ci lui a demandé de venir à ses côtés plaider le fond du dossier de la rafle des enfants d'Izieu. Charles Libmann est un "vieux routier" des Cours d'Assises. Il n'hésite pas à user de sa voix et de ses gestes. Sa première cible est Jacques Verges qui fixe ostensiblement le plafond alors qu'il sonne la première charge. Il faut dire que Jacques Verges a multiplié les provocations ces derniers jours, en se faisant notamment photographier par la presse faisant le V de la victoire, avant d'ironiser sur l'étoile jaune et de comparer les crimes contre l'humanité à des rideaux de fumée. Charles Libmann s'attaque au dossier pour démontrer la responsabilité personnelle de Klaus Barbie dans la rafle du 6 avril 1944.

La parole est à présent à Roland Rappaport qui représente les intérêts de Sabina Zlatin et du Docteur Reifmann. Roland Rappaport a été très présent au cours du procès, multipliant les questions précises aux témoins. Comme pour la plupart d'entre nous, ce n'est pas seulement l'Avocat qui s'adresse à la Cour, mais également le militant antiraciste qui avait onze ans à la fin de la guerre, séparé de ses parents, placé dans différents endroits, tantôt comme juif, tantôt sous un nom d'emprunt. Roland Rappaport est de ceux qui considèrent qu'il convenait d'étendre la définition du crime contre l'humanité aux résistants déportés, parce que "à travers l'holocauste juif, c'est toute l'humanité qui est concernée" et que, comme le rappelle la stèle inaugurée en 1946 dans le village Bregnier-Cordon, "Tout homme est un morceau de continent, une part du tout. La mort de tout homme me diminue parce que je fais partie du genre humain".

J'espère que l'on ne m'en voudra pas de ne pas évoquer plus avant les plaidoiries de Gilbert Collard et Roland Amsellem. Je me suis à vrai dire toujours demandé comment on pouvait plaider dans un dossier sans en avoir suivi les audiences.

La journée du 18 juin 1987 est consacrée aux plaidoiries de trois grands hommes. Trois grands Avocats. Celle de Bernard Bigault du Granrut, ancien Bâtonnier du Barreau de Paris, fut un moment d'éloquence, d'intelligence et d'efficacité. La mission qui lui a été confiée par l'ensemble de ses Confrères de la partie civile, était de répondre aux arguments juridiques développés par la défense. C'est ce qu'il fit. Et de quelle façon ! Sans qu'il soit besoin d'entrer dans les détails, disons que le Bâtonnier Bigault du Granrut s'est livré à une admirable leçon de droit. Son argumentation sur la définition du crime contre l'humanité fera date. Contrairement à ce qu'il craignait, il ne fut 'ni aride ni ennuyeux'. Après avoir démontré que contrairement à ce que prétendait la défense, Klaus Barbie n'était pas "rejugé" mais jugé à nouveau, le Bâtonnier concluait à l'adresse des jurés : "vous êtes aujourd'hui jurés du Rhône, les jurés de la France toute entière et aussi, je dois le dire, les jurés, les mandataires, les représentants de la communauté internationale ; et c'est une décision de portée internationale que vous avez à rendre en vous rappelant que, hélas, l'humanité n'a jamais progressé au travers de ses malheurs".

Joe Nordmann a été le premier Avocat à déposer une plainte pour crime contre l'humanité, à l'encontre de Paul Touvier. En prenant la parole en ce 18 Juin 1987, il ne sait pas encore qu'il plaidera quelques années plus tard devant la Cour d'Assises de Versailles contre ce même Paul Touvier. Joe Nordmann traite de la personnalité de Klaus Barbie et de son adhésion à la politique d'hégémonie idéologique, fondement du crime contre l'humanité.

Le Bâtonnier Paul Vuillard représente lui-aussi la génération de "ceux qui avaient l'âge d'homme" alors que Barbie sévissait à Lyon. Ce passé le conduit parfois à raconter davantage qu'à plaider. C'est ce qui explique sans doute qu'il se livra, au terme de sa plaidoirie, à une singulière demande d'extension de la définition du crime contre l'humanité qui en étonna plus d'un... à commencer par le Procureur Général. Si l'on pouvait regretter, au moment de la plaidoirie du Bâtonnier du Granrut, que Jacques Verges ait déserté l'audience ce jour là, on ne le regrettait plus à l'instant présent. Quant à Maître M'Bemba, Avocat au Barreau de Brasaville qui occupait à titre de remplaçant le siège de la défense, je ne suis pas persuadé qu'il ait tout compris. Il n'était d'ailleurs pas là pour çà.

Pas moins de six plaidoiries sont au programme du dernier jour de la sixième semaine du procès.

La première à s'exprimer est Sylvia Zimmermann qui revient sur les lois antisémites qui ont facilité la politique allemande du génocide. Elle présente les choses de telle façon que bien que les connaissant de longue date, on a le sentiment de les découvrir. Le ridicule de certaines dispositions prêterait à rire si elles n'étaient si graves de conséquences. Sylvia Zimmermann raconte l'histoire de ce juif condamné à de la prison parce qu'il a succombé aux charmes d'une prostituée aryenne. Et celui-ci, à qui la justice allemande reproche la couleur de son pantalon qualifiée "d'insolence impardonnable", parce qu'elle est celle des pantalons portés par les hommes de la SA. Celui-là encore, condamné à mort pour avoir "tapoté la jambe d'une femme aryenne par-dessus sa jupe". Sylvia Zimmermann raconte comment ces anecdotes se transformeront en génocide de tout un peuple.

Michel Zaoui lui succède à la barre. Sa tâche est de démontrer la culpabilité de Klaus Barbie dans la rafle de l'UGIF. Comme à son habitude, Michel Zaoui connaît le dossier "sur le bout des doigts". Jacques Verges ne s'y trompe pas, qui l'écoute attentivement. Michel Zaoui est de ces Avocats respectés tant par les Magistrats que par ses Confrères, même lorsqu'ils ne sont pas du même côté de la barre. Précision des mots, justesse du ton, efficacité de la démonstration. Les rares ouvertures que pouvait entrevoir la défense sont méticuleusement fermées.

"Barbie savait" poursuit Alain Lévy, défenseur de Madame Jacob, rescapée de la rafle de l'UGIF.

Alain Lévy, Michel Zaoui et moi-même seront les seuls Avocats à plaider les trois dossiers de crimes contre l'humanité : Barbie, Touvier et Papon.

Didier Skornicki revient avec dignité et émotion sur la déposition de son client, Monsieur Stourze (audience du 22 mai).

Enfin, Alain Feder et Christian Charrière-Bournazel évoquent l'humanité "dévastée de dégoutante manière" par la torture à mort du Professeur Gompel dont ils retracent avec passion la vie d'exception, avant qu'elle ne s'achève dans la baraque aux juifs du fort Montluc.

Au lendemain de cette dernière journée d'audience de la semaine, un journaliste écrira "trente neuf Avocats plaidant au cours de huit audiences pour les parties civiles, on pouvait craindre les redites, source de désintérêt. Après la troisième audience, rien de tel. La description du mal absolu est sans fin..."

 

Publié dans Articles de Presse

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