J’avais 13 ans en 1940
Le Journal de Saone et Loire publié le 07/05/2012 à 05:00 par
Catherine Desbrosses
Les années noires d’un adolescent de Reclesne pendant l’Occupation.
Le conflit de 1939-1945 a durement marqué l’histoire nationale. Cette histoire, Maurice Lamarre l’a vécue en rase campagne. Le Reclesnois avait 13 ans en 1940. À 84 ans,
il témoigne.
Maurice Lamarre n’a pas fait la guerre de 39-45 en qualité de soldat sur les champs de bataille, mais il l’a vécue au quotidien. L’ancien maire de Reclesne a tout juste 13 ans lors de la
déclaration de guerre. Pendant cette période troublée, le benjamin d’une famille de sept enfants vit retiré dans la ferme familiale de Reclesne.
Les souvenirs restent encore bien ancrés dans la mémoire du retraité : « J’ai passé mon certificat d’études le 3 juin 1940. Mon père m’a aussitôt demandé de l’épauler après la mobilisation de mes
deux frères aînés, Antoine et Jean-Marie. »
« On était tous frères »
La vie se réorganise jusqu’au 16 juin 1940, date à laquelle la famille Lamarre – installée en lieu et place depuis 1886 – s’enfuit. La seconde guerre mondiale voit l’occupant s’installer jusque
dans les villages, ravivant la terreur dans tous les foyers. « Les Allemands se rapprochaient de Reclesne depuis la route de Lucenay. À Autun, les Télots étaient en feu. Tous les bruits
couraient. On racontait qu’ils tuaient les enfants sur leur passage », se remémore-t-il.
Les quatorze membres de la famille, dont un bébé de six mois, prennent la route d’Étang-sur-Arroux, sans véritable point de chute : « On a tout laissé derrière nous : ferme, bétail. On n’était
plus nous-mêmes ! » Les routes voient alors défiler le triste exode des populations. C’est la débâcle. « Il y avait des gens de partout : Dijon, Strasbourg… On avançait lentement sur deux
colonnes. On était tous frères. »
Passé la ville de Digoin, la grande famille fait une halte à Saint-Léger-sur-Vouzance, dans l’Allier : « Une dame nous a gentiment proposé sa grange pour dormir. » Ils rentrent quatre jours plus
tard au bercail, une fois la colonne allemande passée et les esprits rassurés.
À la ferme de Reclesne, la vie reprend à peu près ses droits. Au rythme des patrouilles allemandes. « On entendait la sirène d’Autun depuis Reclesne ! Je me souviens encore du bourdonnement des
avions anglais. C’était un soir, deux heures avant la nuit. Ils allaient bombarder l’usine Schneider au Creusot. »
Le troc s’organise
Les taches innombrables occupent alors le quotidien du jeune Maurice : « De 5 heures du matin à la tombée de la nuit, c’était les foins, les moissons, le bétail, le jardin, la coupe de bois, la
taille des haies… tout se faisait à la main. » De quoi assurer à la grande famille des provisions en cette période de réquisitions : « Mon père n’avait plus la liberté de vendre ses bêtes comme
il le voulait. Il devait les emmener à la bascule de Cordesse. Le syndic s’occupait de tout. »
Côté restrictions, « on n’a pas vraiment souffert de pénurie car on se débrouillait. On avait de la volaille, des agneaux, des vaches laitières », souligne Maurice Lamarre.
En revanche, à la ville, la guerre rend l’approvisionnement plus difficile. Le troc et la solidarité s’organisent. « Les gens de la ville avaient faim, alors qu’à la ferme, on avait des patates à
volonté. Parfois, on les voyait arriver à vélo depuis Montceau-les-Mines pour chercher de la nourriture. Un commerçant de tissu d’Autun venait même se ravitailler tous les samedis. Le prix était
simplement estimé. De quoi permettre à ma mère, si besoin, de se fournir en étoffe pour nous confectionner des vêtements. »
« À 21 heures, il fallait vite rentrer »
Une période qui ne laissait guère de temps pour les distractions aux jeunes générations. « On n’avait pas de sortie. Notre seul loisir, c’était le dimanche après-midi. On montait à Reclesne jouer
aux quilles l’été, ou aux cartes l’hiver. Mais à 21 heures, il fallait vite rentrer. » Couvre-feu oblige.
À la question : quelles images vous viennent en tête que vous n’occulterez jamais ? Il répond d’emblée : « Le 28 août 1944, jour où les Allemands ont été attaqués par le Maquis. En guise de
représailles, ils ont mis le feu à une dizaine d’habitations, dont les trois cafés de la commune entre Les Planches et Reclesne. J’ai eu vraiment la peur de ma vie. J’ai encore ancré en mémoire
le bruit de la ferraille des blindés sur la route et celui des bottes des Allemands, ça claquait sec ! »
Près de 70 ans après les faits, la souffrance refoulée de ces instants ne s’oublie pas. Dans ce conflit, Maurice a perdu un frère, Jean-Marie, décédé en captivité. Le 8 mai 1945, jour de
capitulation allemande, reste une date très importante pour le retraité. Fidèle à son devoir de mémoire, il est de toutes les commémorations : « Pour le respect et l’honneur que l’on doit à ces
gens qui ont versé leur sang pour notre liberté. »