Ballet René

Publié le par Roger Cousin

Ballet RenéRené Ballet a été rédacteur en chef de la revue franco-suisse Constellation, vice-président de l'association des Amis de Roger Vailland, grand reporter au journal L'Humanité et a écrit de nombreux articles sur les courses automobiles.

Il a une œuvres assez abondante qui comprend essentiellement des romans et des nouvelles dont on pourra trouver l'essentiel dans la bibliographie ci-dessous. Il a également rédigé de nombreuses préfaces pour les livres de son ami Roger Vailland (une douzaine actuellement), ainsi qu'une biographie écrite en collaboration avec Élisabeth Vailland, parue en 1973 aux Éditions Séghers.

Dans l'apport de René Ballet à l'œuvre de Vailland, il faut aussi mentionner son rôle décisif dans deux domaines : la parution des Écrits journalistiques de Roger Vailland, édités en 1985 à l'occasion du vingtième anniversaire de sa mort sous le titre : Chronique des années folles à la Libération, 1928-1945, tome I : préface de René Ballet. Chronique d'Hiroshima à Goldfinger, 1945-1965, tome II : préface de René Ballet. La présentation de l'œuvre romanesque de Roger Vailland au Livre club Diderot en 1974.


Il anime des colloques et des tables rondes avec Christian Petr, Jean Sénégas et Marie-Noëlle Rio dans le cadre de l'association des Amis Roger Vailland et collabore régulièrement au site Roger Vailland dirigé par Alain Georges Leduc et Élizabeth Legros. Dans cet article publié dans Les Cahiers Roger Vailland, René Ballet tente d'expliquer l'évolution radicalement différente de Roger Vailland et de Drieu la Rochelle faits a-priori pour s'entendre. Ce sont deux hommes décalés dans les années 30, en marge d'une société que globalement ils rejettent, en phase avec cette déclaration d'Aragon : « Je n'ai jamais cherché autre chose que le scandale et je l'ai cherché pour lui-même. »

Ils traînent leur ennui de vivre, comme Jacques Rigaud qui se suicidera en 1930 mais disait six ans plus tôt : « La vie ne vaut pas qu'on se donne la peine de la quitter. » Ils ont suivi des voies parallèles, Drieu La Rochelle écrit dans ses Carnets : « Il n'y a plus rien à attendre de la bourgeoisie » tandis que Vailland accepte encore « de prendre une position sans trop y attacher d'importance. » Conquis par le surréalisme, ils proclament avec lui : « Mangez de la poudre d'étoiles, vous serez poètes, » mais en en seront assez vite déçus, Vailland écœuré écrivant à sa famille : « La vie est saloperie... c'est une atmosphère irrespirable. »

Leurs routes vont pourtant rapidement diverger car Drieu La Rochelle est un homme désabusé qui se sent comme un 'agent double' qui trahit puis revendique ses actes, du nom de la nouvelle qu'il publie en 1935. Vailland a choisi mais il joue la duplicité, tantôt avec les surréalistes du Grand Jeu, « tantôt avec les plus tristes imbéciles et fripouilles du monde. » Pourtant, tous deux connaissent la peur, celle d'adolescents pas très costauds, Drieu La Rochelle voudrait « peser dix kilos de plus, » Vailland rencontre la peur dans les meetings lors de heurts avec la police.

Cette force qu'ils recherchent en compensation, éloigne Drieu La Rochelle du peuple, il est très attiré par les forces de l'ordre, « c'est écrasant de beauté » écrit-il à une amie en parlant de défilés nazis. Par contre, Roger Vailland admire la force de ces hommes que -dans son récit historique Un homme du peuple sous la Révolution- il présente comme massifs, impassibles « pas un muscle de leur visage ne bougeait » et décidés, « ils ferment leurs doigts calleux habitués à manier l'outil. » Ce sont ces hommes qui après la guerre deviendront pour lui ces bolcheviks qu'il prendra comme modèles.

Article de René Ballet consacré au processus d'écriture chez Roger Vailland. (Entretiens, Roger Vailland, éditions Subervie). Roger Vailland parlait rarement de la façon dont se passait son métier d'écrivain mais un jour à Lyon, il se confia à son ami René Ballet qui l'accompagnait : « Quand je tiens une scène... je m'étends et je rêve éveillé; je me la représente, je plante les décors. Par exemple, si la scène se passe dans une salle meublée d'une table et d'une chaise, je vois cette table et cette chaise à une place bien déterminée. Il se peut que cette indication ne se retrouve pas dans le récit écrit mais elle y est intimement mêlée. Si le déroulement de la scène exige le déplacement d'un de ces meubles, je suis gêné. » Voilà Roger Vailland plongé dans la création, avec ses phases de rédaction et de 'rêverie active'.

Autre témoignage pendant un voyage : Vailland est alors en Italie dans les Pouilles quand lui prend l'envie d'écrire; il plie bagages et rentre immédiatement à Meillonnas[3]. Pour écrire, il a besoin d'une ambiance, d'un cadre strictement défini[4]. D'où son retour précipité chez lui. « À Meillonnas, tout était fait pour faciliter l'observation de la règle » précise René Ballet. La maison « est à l'extrémité du village... protégée par de hauts murs. » Et sa femme Élisabeth veille, protège sa retraite, gère la situation.

À 19 heures 30 précises, il descendait et prenait un premier whisky. Après un repas frugale, il lisait son nouveau texte à Élisabeth et mettait à jour son célèbre graphique : nombre de pages en ordonnées, nombre de jours en abscisses. La règle spécifiait aussi : pas plus de 4 whiskys et se coucher tôt. Mais « toute règle comporte ses indulgences » commente René Ballet. Son bureau est une vaste pièce à 2 fenêtres avec entre elles, une longue table de ferme. « Roger s'asseyait au centre de la table, le dos tourné aux fenêtres, le dos tourné à la ruelle. Rien dans la pièce ne distrayait son attention. » Pièce dépouillée : un divan devant lui, à droite une toile de son ami Soulages, « aux larges aplats sombres », à gauche le graphique d'avancement du livre.

Après le repas de midi, il se remettait en condition pour écrire, scène qu'il a reprise dans son roman La Fête : sieste, café avec cachet, lecture jusqu'au moment de 'l'éveil actif'. Ensuite, il lui fallait encore griffonner des dessins, « manière d'attendre écrit-il, ... une manière de retarder l'épreuve. » Fin de la première étape : « Le premier jet est 'mou' » disait-il. Il travaillait alors 'en dur', phases de lecture-correction jusqu'à ce qu'il atteigne la précision et la concision voulue. « Il faut trouver ce qui convient... pour annuler toute liberté, pour arriver à l'objet achevé, parfait. »

Dans ce roman qui se passe à Paris pendant l'été 1944, traîne une guerre qui n'en finit pas et l'ombre de Drieu La Rochelle dont le héros Roc, est censé être très proche. Robert Rocher, alias Robert, alias Roc, est un homme traqué qui a beaucoup à se reprocher. Lié aux tortionnaires de la rue Lauriston, il a longtemps cherché sa voie pour finalement se rallier à Doriot et à son parti. Cet ancien surréaliste a viré "facho" après avoir assisté en 1934 au congrès de Nuremberg d'où il revient subjugué et écrit une nouvelle en l'honneur de la foule nazie, La belle inconnue de Nuremberg. La musique, les oriflammes, les cohortes noires des troupes d'élite le transportent de ferveur et de joie. Cette jouissance extrême rejoint l'analyse de Wilhelm Reich qui parle dans cette identification de « dérèglement de la sexualité. »

Vailland stigmatisera ce genre d'individus dans Drôle de jeu, leur faisant crier « Plutôt Hitler que le Front populaire! » Élégant, séduisant, il fréquentait le One Two Two, la maison close la plus réputée de l'époque et écrit pour son maître Doriot et son parti le PPF. Mais la belle vie ne dure qu'un temps, les maquis enflent, les Alliés s'approchent, les boutiquiers liquident les stocks. Roc donne un dernier conseil à un petit vendeur à la sauvette qui lui dit : « Schön, Schön  », « Non, lui répond-il, maintenant il faut dire beautiful. » Louis-Ferdinand Céline s'est enfui avec sa femme Lucette et son chat Bébert mais la guerre le rattrapera lui aussi du côté de Sigmaringen. Roc est piégé dans Paris insurgée qui attend Leclerc et ses troupes. Et il devra se méfier aussi bien de ses ennemis que de ses anciens amis qui voudraient bien le rendre muet. Définitivement.


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Publié dans Journalistes

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