Steinheil Marguerite

Publié le par Roger Cousin

Marguerite Jeanne Japy, épouse Steinheil, dite Meg, née à Beaucourt dans le Territoire de Belfort le 16 avril 1869 et morte à Hove dans le Sussex le 17 juillet 1954, est une célèbre salonnière et demi-mondaine française. 

Steinheil Marguerite

Épouse du peintre académique Adolphe Steinheil (1850 - 1908), elle est connue pour avoir entretenu une liaison avec Félix Faure, alors président de la République française, qui décéda dans ses bras au palais de l'Élysée, et pour avoir été au cœur d’une ténébreuse affaire judiciaire. Issue d'une riche famille industrielle, les Japy, elle est la fille d’Édouard Louis Frédéric Japy, agronome et industriel protestant devenu rentier. Sa mère, Émilie Rau, est une fille d’aubergiste. Enfant, elle étudie le piano et le violon. Elle fait ses débuts dans le monde en 1886 en participant à des bals de garnison. Elle s’éprend d’un jeune officier, liaison à laquelle son père met un terme.

En 1889, elle part pour Bayonne chez sa sœur aînée afin de se changer les idées ; elle y rencontre Adolphe Steinheil, neveu du peintre Meissonier. Elle le retrouve plus tard à Biarritz, où il exécute des fresques pour la cathédrale. Le 9 juillet 1890, elle l'épouse au temple protestant de Beaucourt. Elle a de lui une fille, Marthe. Mais bientôt, la mésentente s’installe au sein du couple, qui évite le divorce, mais vit sans intimité. Elle devient par ailleurs une figure importante de la vie parisienne. Son salon est fréquenté par la bonne société : Gounod, Lesseps, Massenet, Coppée, Zola, Loti.

En 1897, à Chamonix, elle est présentée au président de la République, Félix Faure, qui confie une commande officielle à son époux. De ce fait, Félix Faure se rend souvent impasse Ronsin, à Paris, dans la villa du couple Steinheil. Bientôt, Marguerite devient la maîtresse du chef de l'État et rejoint régulièrement celui-ci dans le « Salon bleu » du palais présidentiel de l'Élysée. Félix Faure entretenait le projet de divorcer de son épouse Berthe, afin d'épouser en secondes noces sa maîtresse, Marguerite. Le 16 février 1899, la Président l'appelle au téléphone et lui demande de passer le voir en fin d’après-midi. Quelques instants après son arrivée, les domestiques entendent un coup de sonnette éperdu et accourent : allongé sur un divan, Félix Faure râle tandis que Marguerite Steinheil rajuste ses vêtements en désordre. Le chef de l'État meurt quelques heures plus tard.

Officiellement, sa mort est due à une hémorragie cérébrale. Mais on connaît cet échange entre le prêtre et le planton : « Le président a-t-il encore sa connaissance ? — Non, monsieur l’abbé, elle est sortie par l'escalier de service1. » On attribue aussi ce mot d'esprit à Georges Clemenceau : « Il voulut être César, mais il ne fut que Pompée. » Les conditions de la mort de Félix Faure valurent à sa maîtresse le surnom de la « pompe funèbre ». Ce scandale est demeuré caché à l'opinion publique mais refait surface en 1908 lorsqu'une autre affaire touche Marguerite Steinheil.

Après la mort de Félix Faure, Marguerite Steinheil devient la maîtresse de diverses personnalités, dont le ministre Aristide Briand. Selon ses Mémoires, son époux et elle auraient reçu la visite d’un mystérieux visiteur allemand, lequel aurait racheté l’une après l’autre les perles d’un collier que lui aurait offert Félix Faure (le « collier présidentiel ») et aurait réclamé le manuscrit des Mémoires du président défunt. En février 1908, elle fait la connaissance d’un industriel, Borderel, originaire des Ardennes, dont elle devient la maîtresse. Le 7avril suivant, Adolphe Steinheil expose des toiles dans son atelier, attirant le Tout-Paris qui défile devant les dernières œuvres du peintre. Marguerite Steinheil fut également modèle ; une statue – seins nus – réalisée à partir de ses traits est installée au Sénat.

Le 30 mai 1908, madame Japy, mère de Marguerite, vient passer quelques jours chez sa fille à Bellevue. Initialement prévu le soir, le départ est reporté au lendemain à la dernière minute. Le lendemain 31 mai, à 6 heures du matin, le domestique Rémy Couillard descend de sa chambre, située sous les combles, et découvre toutes les portes du premier étage ouvertes : parcourant les chambres, il découvre successivement Madame Japy puis Adolphe Steinheil, morts. Madame Japy est morte d’une crise cardiaque, Adolphe Steinheil a été étranglé ; Marguerite est bâillonnée et ligotée à un lit : elle explique aux policiers avoir été attachée par quatre personnes (trois hommes et une femme) en habits noirs. On a pensé qu’ils recherchaient des documents secrets ayant appartenu au président Faure, sans doute en rapport avec l’affaire Dreyfus.

Les services de police soupçonnent tout d’abord Marguerite, mais faute de preuves tangibles, l’affaire est classée. C’est Marguerite Steinheil elle-même qui relance l’enquête en glissant dans une poche de Rémy Couillard, son domestique, une perle qu’elle affirma s’être fait voler par ses quatre assaillants. Démasquée, elle cherche à faire accuser Alexandre Wolff, le fils de sa gouvernante, mais celui-ci a un alibi… Durant l’enquête, elle ne cesse de varier dans ses versions, accusant sans cesse une personne à la place d’une autre.

Le 4 novembre 1908, le juge d’instruction, M. Leydet, ordonne qu’elle soit arrêtée et incarcérée à la prison Saint-Lazare. Il est dessaisi de l’affaire au profit d’un nouveau juge, M. André. Le procès s’ouvre le 3 novembre 1909 : la Cour d’assises de Paris est présidée par M. de Vallès ; Marguerite est défendue par maître Antony Aubin, assisté de maître Landowski. Les répliques de Marguerite Steinheil fusent pendant tout le procès :

— « J’ai menti pour protéger ma vie de femme. »
— « Jusqu’en 1905, vous rencontriez vos amants à l’hôtel ? — J’avais cette délicatesse ! »

Pendant le procès, très médiatisé, on apprend que Marguerite Steinheil avait énormément d’admirateurs, parmi lesquels le roi Sisowath du Cambodge. L’opposition cherche à faire de cette affaire un procès politique et l’on accuse au passage Mme Steinheil d’avoir empoisonné Félix Faure pour le compte du « syndicat juif », parce que le président s’était déclaré hostile à la révision du procès Dreyfus. Le 14 novembre, après une plaidoirie de son avocat de plus de sept heures, elle est acquittée, bien que le juge ait qualifié son discours de « tissu de mensonges ». Après le procès, elle part vivre à Londres sous le nom de Mme de Serignac. Elle rédige ses mémoires en 1912 et, le 26 juin 1917, épouse Robert Brooke Campbell Scarlett, 6e baron Abinger (mort en 1927) et devient Lady Abinger. Elle meurt à son tour le 18 juillet 1954 dans une maison de repos à Hove, dans le comté de Sussex.

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