Bettignies Louise de
Louise de Bettignies, née le 15 juillet 1880 à Saint-Amand-les-Eaux, morte le 27 septembre 1918 à Cologne, est un agent secret
français qui espionna, sous le pseudonyme d’Alice Dubois, pour le compte de l’armée britannique durant la première Guerre mondiale.
Lilloise depuis 1903, elle décide, dès l’invasion allemande de la ville en octobre 1914, de s’engager dans la résistance et l’espionnage. Polyglotte (français-anglais-allemand-italien), elle
dirige depuis son domicile de Lille un vaste réseau de renseignements dans le Nord de la France pour le compte de l’armée britannique et de l’Intelligence Service sous le pseudonyme d’Alice
Dubois. Ce réseau fournit aux Britanniques d’importantes informations via la Belgique et les Pays-Bas occupés. On estime qu’elle sauve la vie de plus d’un millier de soldats britanniques pendant
les 9 mois de sa pleine activité (janvier à septembre 1915).
Son réseau, le réseau Alice, d’une centaine de personnes, essentiellement sur 40 km de front, à l’ouest et à l’est de Lille, était tellement efficace qu’elle fut surnommée par ses supérieurs
anglais the queen of spies. Elle fait passer clandestinement des hommes en Angleterre et fournit des renseignements de grande valeur à l'Intelligence Service. Ainsi, Louise avait établi pour ses
supérieurs londoniens une carte quadrillée de la région autour de Lille. À l’instar de la bataille navale, les lignes étaient repérées par des numéros sur un côté et des lettres de l’alphabet sur
l’autre. Dès que l’armée allemande installait une nouvelle batterie d’artillerie, même camouflée, cette position était bombardée par l’aviation anglaise dans les 8 jours.
Une autre occasion lui permit de signaler le jour et l’heure de passage du train impérial transportant le kaiser en visite secrète sur le front à Lille. Lors de l’approche de Lille, deux avions
anglais surgirent et bombardèrent le train, mais manquèrent leur cible. Le commandement allemand ne comprenait pas la situation unique de ces 40 km de front « maudits » (tenus par les anglais)
sur près de 700 km de front. L’un de ses derniers messages fut d’annoncer la préparation d’une gigantesque attaque allemande pour début 1916 sur Verdun. L’information fut relayée au commandement
français qui refusa d’y croire.
Arrêtée par les Allemands le 20 octobre 1915 près de Tournai, condamnée à mort le 16 mars 1916 à Bruxelles, sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité. Détenue pendant 3 ans, elle meurt
le 27 septembre 1918 des suites d'un abcès pleural mal opéré, à l’hôpital Sainte-Marie de Cologne.
Sa dépouille est rapatriée le 21 février 1920 et, le 16 mars 1920, une cérémonie funéraire est organisée à Lille au cours de laquelle elle reçoit à titre posthume la croix de la légion d'honneur,
la Croix de guerre 1914-1918 avec palme, la médaille militaire anglaise et est faite officier de l'ordre de l'empire britannique. Son corps est inhumé au cimetière de Saint-Amand-les-Eaux.
Les circonstances de son arrestation restent mystérieuses, en raison de plusieurs éléments. Lors de son dernier passage au Royaume-Uni, son officier traitant à Folkestone lui fait le vif reproche
de ce que ses vêtements sont indignes d’un agent de Sa Majesté. Il lui remet une somme supplémentaire et lui ordonne de s’acheter des vêtements neufs dans le meilleur magasin de la ville. Louise
est très surprise de cette requête insistante, mais accepte de se rééquiper en vêtements au magasin désigné. Ce sera son dernier voyage en Angleterre.
Un mois plus tard, elle est arrêtée près de Tournai et mise en prison à Bruxelles. Un officier des renseignements allemands se rend alors à la prison d’Anvers où se trouve Léonie Vanhoutte,
l’adjointe de Louise de Bettignies. Muni d’une photo récente de Louise, il lui demande si cette femme est bien Alice Dubois. Léonie refuse d’identifier son chef et l’officier repart sans
témoignage à charge contre Louise. Mais celle-ci est surprise de voir l’officier lui présenter une photo récente de Louise habillée en tenue de ville.
Cet événement doit être rapproché d’un autre événement ayant lieu à la même période : l’extraction en aout 1915 du code secret permettant en février 1917 de traduire le télégramme Zimmermann
(entraînant l’entrée en guerre des États-Unis d’Amérique en avril 1917). Plus de 80 ans après les faits, les conditions de cette extraction sont toujours tenues secrètes par les Britanniques. La
question est de comprendre comment les services britanniques ont pu subtiliser le code diplomatique à Bruxelles sans craindre que les services allemands ne décident de le changer lors de la
disparition de leur spécialiste en communication, le jeune Alexander Szek. Ce citoyen autrichien, inventeur de systèmes radio avait été embauché de force par les Allemands à Bruxelles début
1915.
Pour couvrir l’extraction de Szek, les services britanniques font appel à un agent triple (un de leur agents supposé jouer être un agent double pour les Allemands). Pour valider cet agent aux
yeux des Allemands, celui-ci aurait eu la mission de « donner » le chef du principal réseau britannique derrière les lignes allemandes : Louise de Bettignies. Ce même agent double devant informer
les allemands de la fuite du jeune Szek vers la Hollande avec le double du code. Mais Szek est finalement retrouvé mort, électrocuté sur les barbelés électrifiés de la frontière
belgo-hollandaise. Méconnaissable, il n’était identifiable qu’à ses seuls papiers d’identité.
Plusieurs témoignages attestent pourtant que Szek est bien rapatrié vivant au Royaume-Uni, mais disparaît définitivement malgré les recherches de son père après la guerre, celui-ci étant proche
de la famille impériale d’Autriche. Or, lors de son départ secret pour la Belgique organisé par les réseaux britanniques, Szek était accompagné d’un autre évadé, de son âge et de sa taille
(détail important), qui disparaît également sans laisser de traces.
Enfin, toutes les opérations secrètes britanniques étaient supervisées par l’amiral Reginald Hall de la fameuse Room 40 où sont déchiffrés les télégrammes allemands. Hall se signale dans sa
jeunesse vers 1890 en prenant les premières photos de navires militaires allemands du port de Hambourg en utilisant un cache placé dans la cabine de son voilier. Il pourrait avoir utilisé le même
principe dans la cabine d’essayage de Folkestone pour avoir une photo de Louise.
Il faut cependant ajouter que Sir Hall, par égard pour les services rendus par Louise, lui laissa une chance de sauver sa vie. En effet, l’agent triple avait attiré l’attention de ses supérieurs
allemands sur le fait que les juges allemands au tribunal militaire de Bruxelles ne devaient pas connaître les preuves détenues par les services allemands, car cela reviendrait à donner leur
source et donc détruire la couverture de leur nouvel agent double (risque de fuite). Faute de preuves produites, le tribunal accepta in fine la détention au lieu de l’exécution.
Louise mourut de maladie contractée en prison, ceci quelques mois avant l’armistice. Une autre espionne du Royaume-Uni, Edith Cavell, fut arrêtée en août 1915 et fut fusillée en septembre,
déclenchant la réprobation dans le monde. Elle fut aussi peut-être « donnée » par l’agent triple.
Cette situation de aout-septembre 1915 s’explique par un retournement de la stratégie britannique à cette époque. Il était devenu clair à mi-1915 que la guerre ne se déciderait plus par des
batailles de tranchées entre des armées de forces équivalentes. Dans ces conditions, la valeur des réseaux anglais derrière les lignes allemandes n’était plus la même. Il fallait autre chose.