Barrès Maurice

Publié le par Roger Cousin

Maurice Barrès, né le 19 août 1862 à Charmes (Vosges) et mort le 5 décembre 1923 à Neuilly-sur-Seine (Seine), est un écrivain et homme politique français, figure de proue du nationalisme français. 

Barrès MauriceBarrès Maurice

Le premier axe de sa pensée est « le culte du Moi » : Barrès affirme que notre premier devoir est de défendre notre moi contre les Barbares, c'est-à-dire contre tout ce qui risque de l'affaiblir dans l'épanouissement de sa propre sensibilité. Le second axe est résumé par l'expression « La terre et les morts » qu'approfondissent les trois volumes du Roman de l'énergie nationale : Les Déracinés (1897), L'Appel au soldat (1900) et Leurs Figures (1902) qui témoignent de l'évolution de Maurice Barrès vers le nationalisme républicain et le traditionalisme, l'attachement aux racines, à la famille, à l'armée et à la terre natale. La famille paternelle de Maurice Barrès est originaire d'Auvergne (sud-ouest de Saint-Flour).

À la fin du XVIe siècle, une des branches de la famille s'installa plus au nord, à Blesle, dont Jean-Francis Barrès (arrière-grand-père de Maurice Barrès) fut maire et conseiller général. L'un de ses fils, Jean-Baptiste Auguste, après s'être engagé dans les vélites de la Garde impériale, prit sa retraite en 1835, à Charmes, dans le département des Vosges, où il s'était marié. De ce mariage avec une Lorraine, il eut un fils, Auguste (père de Maurice) qui lui-même épousa Mlle Luxer, dont le père fut maire de Charmes en 1870. La famille maternelle de Maurice Barrès était établie en Lorraine depuis le XVIIe siècle. Pierre Moreau fait remarquer que cette famille maternelle était « alliée avec Nicolas Rémy, membre du tribunal des échevins de Nancy au XVIe siècle, qui avait eu à s'occuper de nombreux procès en sorcellerie. Sous le titre de Démonolâtrie, il avait publié les aveux qu'il avait reçus. Barrès possédait cette Démonolâtrie. Elle n'est peut-être pas étrangère à sa curiosité des manifestations singulières de l'au-delà. »

Maurice Barrès est né en 1862. Il étudia au collège de La Malgrange, près de Nancy ; tout jeune interne, il ressentit cruellement ce premier « déracinement » et la promiscuité avec ses condisciples peu respectueux de sa nature réservée (« Le culte du moi, je m'y acheminai le jour où mes parents me laissèrent au milieu des enfants méchants dans la cour d'honneur de La Malgrange. ») Après le lycée de Nancy (maintenant lycée Poincaré), il commença des études à la Faculté de droit de Nancy ; son certificat d'inscription est d'ailleurs affiché dans la salle des professeurs de la Faculté, et une plaque commémorative a été apposée 38, rue de la Ravinelle, où il louait une chambre. Maurice Barrès et l'occultiste Stanislas de Guaita furent amis dès l'année 1878, au Lycée de Nancy ; leurs chemins se différencieront en 1882, lors de leur arrivée à Paris. À Paris, poussé par sa vocation littéraire, Barrès multiplia ses collaborations à des revues littéraires.

En 1884, il fonda une revue, Les Taches d'Encre, dont il écrivit presque seul les quatre numéros. Dans le premier numéro, il expose son credo esthétique et politique : « Notre tâche sociale, à nous, jeunes hommes, c'est de reprendre la terre enlevée, de reconstituer l'idéal français qui est fait tout autant du génie protestant de Strasbourg que de la facilité brillante de Metz. Nos pères faillirent un jour : c'est une tâche d'honneur qu'ils nous laissent. Ils ont poussé si avant le domaine de la patrie dans les domaines de l'esprit que nous pouvons, s'il le faut, nous consacrer au seul souci de reconquérir les exilés. Nous dirons la France est grande et l'Allemagne aussi. Quels que soient, d'ailleurs, les instants de la politique, trois peuples guident la civilisation dans ce siècle : la France, l'Angleterre, l'Allemagne aussi. Et ce serait pour nous une perte irréparable si l'un de ces flambeaux disparaissait. Le patriotisme d'aujourd'hui ne ressemble pas plus au chauvinisme d'hier qu'au cosmopolitisme de demain. Nous avons des pères dans tous les pays. Kant, Goethe, Hegel ont des droits sur les premiers d'entre nous. »

À Paris, Maurice Barrès fréquente le salon de Leconte de Lisle (où il rencontre José-Maria de Heredia, à qui il succédera à l'Académie française), et, comme toute la jeunesse de son temps, est très influencé par la pensée d'Hippolyte Taine et celle d'Ernest Renan, qu'il n'hésite pourtant pas à brocarder dans deux courts récits de 1888, Monsieur Taine en voyage et Huit jours chez Monsieur Renan. C'est Paul Bourget qui le premier, en 1888, dans un article au journal Les Débats, attira l'attention sur l'auteur, encore inconnu, de Sous l'œil des Barbares. La culture du « moi ». Les trois volumes du culte du Moi (1888-1891) lui valurent l'admiration de la jeunesse, ainsi Léon Blum se souvient-il dans un article de 1903 : « À une société très positive, très froidement sceptique, que Renan et Taine avaient dressée soit à la recherche tranquille des faits, soit au maniement un peu détaché des idées, Barrès venait apporter une pensée sèche en apparence, mais sèche comme la main d'un fiévreux, une pensée toute chargée de métaphysique et de poésie provocante. Il parlait avec une assurance catégorique, à la fois hautaine et gamine, et si dédaigneuse des différences ou des incompréhensions !

Toute une génération, séduite ou conquise, respira cet entêtant mélange d'activité conquérante, de philosophie et de sensualité. » Ainsi Jean Tharaud : « Le phénomène, devenu depuis assez banal, d'un écrivain qui connaît le succès à vingt-cinq ans, était rare en ce temps-là, d'autant qu'il s'agissait d'un écrivain qui ne s'intéressait qu'à lui, qui ne parlait que de lui, mais lui c'était nous-mêmes (...) Maurice Barrès nous promenait dans ce domaine de l'idéologie pure, le seul que nous connaissions un peu et où nous nous sentions à notre aise. Son dédain pour ce qui n'était pas méthode pour voir clair en soi-même, son mépris des choses extérieures et de la société (nous savions, par ailleurs, qu'il vivait en jeune seigneur élégant), son art délibéré qui ne se souciait pas d'exprimer une grossière réalité extérieure, mais uniquement les mouvements de flux et de reflux de son esprit, comment cela ne nous eût-il pas enchantés ! Et, merveille !, à ses dégoûts, à ses impertinences et à ses ironies, la vie commune, bafouée par lui, répondait par des faveurs ! Nous nous réjouissions, comme d'une réussite personnelle, de voir monter l'étoile de ce jeune intellectuel, dont nous nous sentions les frères. »

En ces années où Émile Zola (et le naturalisme) est au sommet de sa gloire, Maurice Barrès, pour qui les écrits de Zola ne sont alors que « grossièretés retentissantes », est sacré « prince de la jeunesse ». Ainsi, Henri Massis rappelle « qu'en 1890, au Conseil supérieur de l'Instruction publique, le recteur Octave Gréard exprimait le regret que Barrès fût, avec Verlaine, l'auteur le plus lu par les rhétoriciens et les philosophes de Paris ». Dans cette première trilogie, Maurice Barrès « affirme les droits de la personnalité contre tout qui se conjugue pour l'entraver » (Michel Winock), y revendiquant « le petit bagage d'émotions qui est tout mon moi.

À certains jours, elles m'intéressent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui s'effondrent. Je me suis morcelé en un grand nombre d'âmes. Aucune n'est une âme de défiance ; elles se donnent à tous les sentiments qui la traversent. Les unes vont à l'église, les autres au mauvais lieu. Je ne déteste pas que des parties de moi s'abaissent quelquefois. » Maurice Barrès, le futur apologiste de la terre et des morts, y fait alors également le vœu « d'habiter n'importe où dans le monde ». Dans Sous l'œil des barbares (1888), premier roman de ce triptyque, Maurice Barrès s'attache à démontrer que notre moi n'est pas immuable, il faut constamment le défendre et le créer. Le culte du moi est d'abord une éthique qui réclame des efforts réguliers.

Notre premier devoir est de défendre notre moi contre les Barbares, c'est-à-dire contre tout ce qui risque de l'affaiblir dans l'épanouissement de sa propre sensibilité. « Attachons-nous à l'unique réalité, au moi. — Et moi, alors que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guérir tous mes mépris, pourquoi l'accueillerai-je ? J'en sais qui aiment leurs tortures et leurs deuils, qui n'ont que faire des charités de leurs frères et de la paix des religions ; leur orgueil se réjouit de reconnaître un monde sans couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de repousser comme vaines toutes les dilections qui séduisent les enthousiastes et les faibles ; car ils ont la magnificence de leur âme, ce vaste charnier de l'univers. » Dans le second roman, Un Homme libre (1889), Maurice Barrès fixe les trois principes de sa méthode :

  • Premier principe : Nous ne sommes jamais si heureux que dans l'exaltation.
  • Deuxième principe : Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation, c'est de l'analyser.
  • Troisième principe : Il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible

Cependant, cette méthode lui fait prendre conscience que le fait de s'analyser le fait remonter à son passé, dont il est le produit, et notamment à son origine géographique, la Lorraine. « C'est là que notre race acquit le meilleur d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms mêmes des lieux et la physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit. En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont mes pères, je réveille des morts dans ma conscience (...) Chaque individu possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le cœur de ses parents fut agité au long des siècles.

Dans cet étroit espace, si nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pourrons reconnaître des émotions plus significatives qu'auprès des maîtres analystes qui, hier, m'éclairaient sur moi-même. » Dans le dernier volet du Culte du Moi, Le Jardin de Bérénice (1891), Maurice Barrès, député boulangiste de Nancy depuis 1889, retrace une campagne électorale. En 1893, dans L'ennemi des Lois, Maurice Barrès revient sur la nécessité de trouver « l'énergie de conformer nos mœurs à nos façons de sentir », tâche d'autant plus difficile à réaliser que « notre malaise vient de ce que nous vivons dans un ordre social imposé par les morts, nullement choisi par nous-mêmes » : « Les morts ! ils nous empoisonnent. Ah ! quand nous les descendons au caveau, que ne pouvons-nous placer dans leurs bras glacés les dangereux trésors que leurs mains viennent de laisser choir ! Donner des préjugés aux enfants, c'est, n'est-ce pas, toute l'éducation ? Les préjugés qu'on impose à nos enfants dans nos écoles et ailleurs contredisent leurs façons de sentir. De là leur malaise et mes conclusions. » À partir de 1893, Maurice Barrès va commencer à accomplir sa révolution copernicienne.

De 1893 à 1897, il suit les cours de Jules Soury à l'École pratique des hautes études de la Sorbonne. Pour l'historien Zeev Sternhell, Jules Soury fut le véritable maître à penser de Barrès. Or Jules Soury tente de fonder le respect des traditions, la défense de la race et le caractère sacré de la patrie sur la « continuité substantielle des caractères héréditaires ». Ainsi écrit-il dans Le système nerveux central (1866, publié en 1899, couronné en 1900 par l'Académie des sciences et l'Académie nationale de médecine) : « Je dédie ce livre à la mémoire de mes parents, à ce dont je suis, comme nous le sommes tous, que la continuité substantielle, la pensée et le verbe encore vivants avec leur cortège de gestes, d'habitudes et de réactions héréditaires, qui font que le mort tient le vif et que les caractères propres, ethniques et nationaux, nés de variations séculaires, qui différencient le Français de France de l'étranger, ne sont point des métaphores, mais des phénomènes aussi réels que la matière des éléments anatomiques de nos centres nerveux, les neurones, seuls éléments de notre corps qui, de la naissance à la mort de l'individu, persistent sans proliférer ni se renouveler jamais.

Là est le témoignage irréfragable de l'hérédité psychologique. Là est le fondement de notre culte des morts et de la terre où ils ont vécu et souffert, de la religion et de la patrie. » Les trois volumes du Roman de l'énergie nationale, Les Déracinés (1897) (« le livre qui eut le plus de succès dans les premières années du XXe siècle » selon Pierre de Boisdeffre), L'Appel au soldat (1900), Leurs Figures (1902) témoignent de l'évolution de Maurice Barrès vers le nationalisme républicain et le traditionalisme, l'attachement aux racines, à la famille, à l'armée et à la terre natale. Dans son célèbre discours du 10 mars 1899 à la Ligue de la patrie française, intitulé « La Terre et les Morts (sur quelles réalités fonder la conscience française) », Maurice Barrès revient longuement sur la nécessité de « restituer à la France une unité morale, de créer ce qui nous manque depuis la révolution : une conscience nationale ». « Certes, une telle connaissance de la Patrie ne peut être élaborée que par une minorité, mais il faut qu'ensuite tous la reconnaissent et la suivent. À ce résultat général comment parvenir ?

En développant des façons de sentir qui naturellement existent dans ce pays. On ne fait pas l'union sur des idées, tant qu'elles demeurent des raisonnements ; il faut qu'elles soient doublées de leur force sentimentale. À la racine de tout, il y a un état de sensibilité. On s'efforcerait vainement d'établir la vérité par la raison seule, puisque l'intelligence peut toujours trouver un nouveau motif de remettre les choses en question. Pour créer une conscience nationale, nous devons associer à ce souverain intellectualisme un élément plus inconscient et moins volontaire... ...Cette voix des ancêtres, cette leçon de la terre, rien ne vaut davantage pour former la conscience d'un peuple. La terre nous donne une discipline, et nous sommes le prolongement de nos ancêtres. Voilà sur quelle réalité nous devons nous fonder. »

En 1903, dans Amori et Dolori Sacrum, Maurice Barrès retrace son évolution personnelle dans son texte Le 2 novembre en Lorraine (1902) qu'il présente ainsi : « Ces pages sont, à vrai dire, un hymne. Je n'ignore pas ce que suppose de romantisme une telle émotivité, mais précisément nous voulons la régler. Engagés dans la voie que nous fit le 19ème siècle, nous prétendons pourtant redresser notre sens de la vie. J'ai trouvé une discipline dans les cimetières où nos prédécesseurs divaguaient... » Dans ce texte, véritable « point d'orgue » de sa pensée, Barrès développe l'idée que notre « Moi » n'est que « l'éphémère produit de la société », et en vient, à nouveau, à la conclusion que « notre raison nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs » : « ...certaines personnes se croient d'autant mieux cultivées qu'elles ont étouffé la voix du sang et l'instinct du terroir.

Elles prétendent se régler sur des lois qu'elles ont choisies délibérément et qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies profondes. Quant à nous, pour nous sauver d'une stérile anarchie, nous voulons nous relier à notre terre et à nos morts. » Maurice Barrès est aussi le grand écrivain de la Revanche contre l'Allemagne victorieuse en 1871. C'est aux fins de "service national" qu'il rédige les trois volumes des Bastions de l'Est : Au service de l'Allemagne (1905), Colette Baudoche (1909) qui obtient un immense succès, puis, bien plus tard, Le Génie du Rhin (1921). Maurice Barrès est élu en 1906 à l'Académie française, année de son élection comme député de Paris. Parallèlement à son œuvre de romancier, Maurice Barrès a publié notamment plusieurs essais (Du sang, de la volupté et de la mort, Amori et doliri sacrum, Les amitiés françaises) et récits (tel La colline inspirée dont l'introduction « il est des lieux où souffle l'esprit » est restée), des recueils d'articles ou de discours (Scènes et doctrines du nationalisme, 1902 ; La grande pitié des églises de France, 1914 ; Chroniques de la grande guerre, 1914-1920) ainsi que ses Cahiers (1896-1929). En 1907, il racheta le château de Mirabeau à l'écrivaine Gyp. On sait qu'il aima, de façon semble-t-il platonique, la poétesse Anna de Noailles, et que cet amour lui inspira peut-être Un Jardin sur l'Oronte (mai 1922), roman qui choqua nombre de ses lecteurs catholiques.

Pierre de Boisdeffre remarque que « l'on ne comprendrait rien à l'œuvre de Barrès si l'on n'y soupçonnait pas le filigrane, les intermittences du cœur ». « La querelle de l'Oronte » démarra à partir d'un article de José Vincent, paru dans La Croix du 9 juillet 1922. Rejoint par Vallery-Radot, Bernoville et Henri Massis, José Vincent s'inquiète de l'influence de ce roman sur le public et met en accusation Barrès du point de vue de la morale religieuse. « Messieurs les critiques catholiques, leur répliqua Maurice Barrès, je ne m'installe pas dans la chaire, je n'impose pas mes consignes aux fidèles ; ce rôle vous appartient puisque, à vous voir si agités, il semble que décidément les prêtres n'y suffisent pas. Pour moi, je ne suis ni docteur, ni sacristain, je suis votre ami simplement, prêt à vous défendre contre les furieux du dehors, mais non à me soumettre aux furieux du dedans. Ai-je abdiqué entre vos mains ma fantaisie de poète ? Parce que j'aime les églises et l'Église, et que j'y reconnais les plus beaux traits de la beauté suprême, va-t-on croire que je renonce à tracer, autant que je pourrai, de belles figures féminines ? Ai-je démérité pour avoir traduit à ma guise le chant voluptueux et triste que j'ai entendu sur l'Oronte ? Je ne poursuivais rien qu'un délice. Dites-moi que vous ne l'aimez pas. Libre à vous, et c'est bien que je vous serve ainsi à vous affirmer contre moi. Mais quoi ! Sonner l'alarme, morigéner, vitupérer, c'est insensé. »

Barrès voyagea également beaucoup, notamment en Espagne (Gréco ou le secret de Tolède), en Grèce d'avril à mai 1900, un périple qu'il retrace dans son récit de voyage Voyage à Sparte (paru en 1906), voyage dont il revint un peu déçu : « Je me suis aperçu que ma terre sainte était ailleurs ! L'hellénisme est la propriété de mes professeurs. Cela ne parle pas à mon cœur, cela ne frappe pas mon imagination et j'ai horreur des exercices littéraires. » Il remonta le Nil en décembre 1907-janvier 1908. De ce voyage, on ne connaît que quelques notes dans ses Cahiers. Barrès retourne en Orient en mai-juin 1914 : Alexandrie, Beyrouth, Damas, Alep, Antioche, etc. Son récit de voyage Une Enquête aux pays du Levant parut, un peu avant sa mort, en novembre 1923.

Quelques mois avant sa mort, également, Maurice Barrès publia Souvenirs d'un officier de la grande armée, dans la préface duquel il a ce singulier pressentiment : « J'ai achevé ma matinée en allant au cimetière de Charmes causer avec mes parents. Les inscriptions de leurs tombes me rappellent que mon grand-père est mort à soixante-deux ans et tous les miens, en moyenne, à cet âge ; elles m'avertissent qu'il est temps que je règle mes affaires. » Maurice Barrès est mort le 4 décembre 1923, à l'âge de 61 ans, dans sa maison de Neuilly-sur-Seine, foudroyé par une crise cardiaque. Il est enterré au cimetière de Charmes (Vosges). Parallèlement à sa carrière d'écrivain, Barrès eut une activité politique importante. Élu député boulangiste de Nancy à 27 ans, il se voulait aussi socialiste et siégea à l'extrême gauche. Il fonda l'éphémère revue nationaliste La Cocarde (1894) ; il adhéra ensuite à la Ligue de la patrie française (1899) puis à la Ligue des patriotes de Paul Déroulède, et fut antidreyfusard. Alors que le jeune Léon Blum était venu lui rendre visite en espérant le rallier au combat pour la réhabilitation de Dreyfus, il refusa et écrivit un certain nombre d'articles antisémites, affirmant notamment : « Que Dreyfus ait trahi, je le conclus de sa race. »

Proche de Charles Maurras, son cadet mais qui exerça sur lui une réelle fascination, Barrès refusa pourtant d'adhérer aux idées monarchistes tout en marquant, jusqu'à sa mort, sa sympathie pour l'aventure intellectuelle de l'Action française. Avec Paul Bourget, René Bazin et Henry Bordeaux, il est l'un des « 4B », auteurs dits de référence des milieux traditionalistes. La plupart des penseurs de la nouvelle école royaliste (Jacques BainvilleHenri VaugeoisLéon Daudet, Henri Massis, Jacques Maritain, Georges BernanosThierry Maulnier, etc.) reconnurent d'ailleurs leur dette vis-à-vis de Barrès, qui fut l'inspirateur de plusieurs générations d'écrivains (parmi lesquels Henry de Montherlant, André Malraux, François Mauriac, Louis Aragon). Battu aux élections de 1893, 1896, 1898 et 1902, il est élu député du premier arrondissement de Paris en 1906 (année où il est élu à l'Académie française) et le reste jusqu'à son décès. Il siège alors au sein de l'Entente républicaine démocratique.

En 1908, un vif duel oratoire l'opposa encore à Jean Jaurès au Parlement, Barrès refusant la panthéonisation d'Émile Zola défendue par Jaurès. Adversaire politique mais ami de Jaurès et des pacifistes à la veille de la Grande Guerre, Barrès vint un des premiers s'incliner, le 1er août 1914, devant le corps de Jaurès, assassiné la veille par le nationaliste Raoul Villain. Pendant la Grande Guerre, Barrès fut un acteur important de la propagande de guerre et du « bourrage de crâne ». Il exalta les combats en cours et gagna auprès des pacifistes le surnom de « rossignol des carnages ». Le pacifisme était certes devenu une opinion très minoritaire, et la lutte contre l'Allemagne impériale pangermaniste, « la guerre du droit », avait emporté l'adhésion même d'une majorité des socialistes et des anarchistes. Ses carnets montrent cependant qu'il n'était pas dupe de l'optimisme de commande qu'il affichait dans ses propres articles : ils révèlent des poussées de pessimisme et un fréquent désabusement, parfois à la limite du défaitisme. Revenant en partie de ses erreurs, Maurice Barrès rendit aussi pendant la Grande Guerre un vibrant hommage aux Juifs français dans Les familles spirituelles de la France où il les place au côté des traditionalistes, des protestants et des socialistes comme un des quatre éléments du génie national (s'opposant ainsi à Maurras, qui fait des Juifs un des « quatre États confédérés » de l'Anti-France, avec les protestants, les « météques » et les francs-maçons).

Il immortalisa la figure du rabbin Bloch, frappé à mort au moment où il tendait un crucifix à un soldat mourant. Avec un certain nombre de chefs nationalistes et militaires tel Ferdinand Foch, il plaida pour une nouvelle frontière plus sûre sur la rive gauche du Rhin. Le 24 juin 1920, la Chambre des députés adopta son projet visant à instituer une fête nationale de Jeanne d'Arc. Maurice Barrès encouragea les débuts littéraires de François Mauriac et de Louis Aragon, et eut de bonnes relations avec le jeune Léon BlumPendant la Seconde Guerre mondiale, son fils, l'écrivain Philippe Barrès, mit sa plume au service de Charles de Gaulle et de la France libre. L'hommage que lui rendit le jeune Léon Blum dans La revue blanche est resté célèbre : « Je sais bien que Monsieur Zola est un grand écrivain ; j'aime son œuvre qui est puissante et belle. Mais on peut le supprimer de son temps par un effort de pensée ; et son temps sera le même. Si Monsieur Barrès n'eût pas vécu, s'il n'eût pas écrit, son temps serait autre et nous serions autres. Je ne vois pas en France d'homme vivant qui ait exercé, par la littérature, une action égale ou comparable. »

Maurice Barrès revint, dans ses dernières années, à la foi catholique et engagea dans l'Écho de Paris une campagne pour la restauration des églises de France, fortement dégradées depuis les lois de séparation de 1905. Au printemps 1921, les dadaïstes organisent le procès, présidé par André Breton, de Maurice Barrès, accusé de « crime contre la sûreté de l'esprit » ; Georges Ribemont-Dessaignes est l'accusateur public, la défense est assurée par Aragon et Soupault, et, parmi les témoins se trouvent Tzara, Péret, Drieu La Rochelle, Jacques Rigaut... André Breton expose ainsi l'acte d'accusation : « Le problème est de savoir dans quelle mesure peut être tenu pour coupable un homme que la volonté de puissance porte à se faire le champion des idées conformistes les plus contraires à celles de sa jeunesse. Comment l'auteur d'Un Homme Libre a-t-il pu devenir le propagandiste de l'Écho de Paris ? » Cette manifestation, à l'issue de laquelle Barrès est condamné à vingt ans de travaux forcés, est à l'origine de la dislocation du mouvement dadaïste (1922), les fondateurs du mouvement (Tristan Tzara en tête) refusant toute forme de justice, même organisée par Dada.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article