Schuman Robert

Publié le par Roger Cousin

Robert Schuman est le fils de Jean-Pierre Schuman, propriétaire terrien et rentier, fait prisonnier par les Allemands en 1870, et d’Eugénie Duren, luxembourgeoise et catholique convaincue. 

Schuman RobertSchuman Robert

Les Schuman s’installent au Luxembourg, pays dans lequel naît leur fils Robert, en 1886. Ce dernier est très affecté par le décès de son père, en 1900 : il n’a alors que quatorze ans. Il est encore plus durablement marqué par la mort accidentelle de sa mère dont il est très proche, en 1911, à la suite d’un accident de voiture à cheval. Cet évènement semble avoir conditionné sa vie d’homme ; il ne cache pas, dans la correspondance qu’il entretient avec ses cousins, qu’il ne pourrait pas se relever de ce drame. Son célibat est en partie lié à cette disparition. Après une scolarité primaire et secondaire à Luxembourg, puis à Metz, il fait des études de droit et soutient une thèse de droit privé en 1910. Installé dans la ville-préfecture de la Moselle, de 1912 à 1914, il exerce dans un cabinet d’avocat et devient président diocésain de la jeunesse catholique. Alsacien-lorrain, sujet de l’Empire allemand sous l’uniforme duquel il combat pendant la Grande Guerre, Robert Schuman ne devient français qu’en 1918, à l’âge de 32 ans. Il s’inscrit à nouveau au barreau de Metz, en 1922, et y demeure jusqu’en 1963.

Elu député de l’Union républicaine lorraine en novembre 1919, réélu en 1924, il doit attendre le second tour en 1928 pour triompher de l’opposition communiste dans la circonscription de Thionville-Est. Par la suite, il est réélu facilement au premier tour en 1932 et 1936. Parlementaire actif, inscrit au Parti démocrate populaire (PDP) à partir de 1931 seulement, il préside la commission d’Alsace-Lorraine de 1928 à 1936, se montrant vigilant sur la sauvegarde du statut religieux et scolaire des deux départements. Il est élu conseiller général du canton de Cattenom en 1937. Dès septembre 1939, il s’occupe des 200 000 mosellans évacués dans le Sud-Ouest de la France, devient sous-secrétaire d’Etat à la présidence du Conseil, chargé des réfugiés dans le gouvernement Reynaud en mars 1940 et le demeure dans le cabinet Pétain du 16 juin 1940. Il vote les pleins pouvoirs, mais décide de ne pas entrer dans le nouveau gouvernement constitué le 12 juillet. Ayant refusé de « coopérer » en Moselle avec l’autorité allemande, il est emprisonné avant la fin de 1940 à Metz, puis placé en résidence surveillée, dans le pays de Bade, à Neustadt. Après son évasion en août 1942, il mène une vie clandestine dans des orphelinats et des couvents jusqu’à la Libération.

Ayant fait l’objet d’un non-lieu qui lui rend son éligibilité en septembre 1945, il est, in extremis, candidat aux élections à la première Assemblée nationale constituante. Il y est élu député sous l’étiquette « Union lorraine » en octobre, avec trois autres colistiers, Robert Sérot, Jules Thiriet, agriculteur, et Emile Engel, menuisier, en rassemblant 103 264 suffrages. Il rejoint alors le Mouvement républicain populaire (MRP), dont il devient le président de la fédération mosellane. Il est choisi comme président de la commission des finances dès novembre. Il intervient aussitôt dans la discussion sur la nationalisation de la Banque de France et des grandes banques, puis sur la loi de finances. Il prend ainsi la parole à dix-neuf reprises, après avoir déposé deux propositions de loi et une proposition de résolution - trois textes à caractère économique et financier.

En juin 1946, alors qu’il est devenu président du Conseil général de Moselle, il est élu député à la deuxième Constituante, avec trois autres républicains populaires dont Joseph Schaff, inspecteur SNCF. Il obtient 111 312 voix. Il entre à la commission des finances et du contrôle budgétaire dans la foulée de son élection et devient ministre à la même titulature, le 24 juin 1946, dans le gouvernement Bidault jusqu’en novembre, puis dans le cabinet Ramadier, de janvier à novembre 1947. Il publie l’Inventaire de la situation financière qu’il a mis en place avec son directeur de cabinet, François Bloch-Lainé, et qui contribue à stabiliser les finances publiques. Il crée l’aide aux économiquement faibles en septembre 1946, réalise le reclassement des fonctionnaires, double les pensions de guerre et fait voter la loi sur les dommages de guerre sans amputer la politique familiale. Sous la deuxième Constituante, le ministre des finances intervient dix-huit fois en séance pour expliquer cette politique économique. Durant cette courte période, il dépose vingt projets de loi.

Réélu facilement en compagnie de trois autres républicains populaires en novembre 1946, grâce aux 115 705 voix recueillies par sa liste, il reçoit l’investiture de l’Assemblée comme président du Conseil, le 22 novembre 1947, par 412 voix contre 186, après l’échec d’un gouvernement de « troisième force » proposé par Léon Blum. Soucieux d’arrimer la France au bloc occidental avec le plan Marshall, il veille à respecter les équilibres financiers sur le plan budgétaire avec le projet de prélèvement exceptionnel de lutte contre l’inflation, présenté le 20 décembre, et qui fait l’objet à cinq reprises d’un recours à la question de confiance. Il doit faire face à la pression gaulliste et surtout aux communistes, avec les « grèves insurrectionnelles ». Robert Schuman réussit à rétablir la sérénité, et à faire revenir l’ordre dans le pays, sans effusion de sang. Le décret cosigné par Germaine Poinso-Chapuis et lui-même, sur les subventions scolaires pour familles en difficulté, en juillet, rompt le pacte avec les socialistes, sur la question laïque : son gouvernement, alors en sursis, tombe le 25 juillet 1948.

Il devient ministre des affaires étrangères du 26 juillet 1948 au 5 septembre suivant, dans le cabinet Marie et, après un court intermède où il est chef du gouvernement et de la diplomatie française, du 5 au 10 septembre, il demeure aux affaires étrangères sous les cabinets Queuille (septembre 1948-octobre 1949), Bidault (octobre 1949-juin 1950), Queuille II (juin-juillet 1950), Pleven (juillet 1950-mars 1951), Queuille III (mars 1951-juillet 1951), Pleven (août 1951-janvier 1952) Edgar Faure (janvier-mars 1952) et Antoine Pinay (mars 1952-janvier 1953), de septembre 1948 à janvier 1953, soit plus de quatre ans en responsabilité au Quai d’Orsay, dans une Europe marquée par le coup de Prague en 1948. Il signe, au nom de la France, le traité de l’OTAN, le 4 avril 1949, après avoir participé à la mise en place du Conseil de l’Europe en janvier 1949. Pour arrimer l’Allemagne à l’Europe, sur impulsion américaine, il propose, le 9 mai 1950, un plan plaçant la production du charbon et de l’acier sous une haute autorité commune, dans une organisation ouverte à tous les pays de l’Europe occidentale, mais qui n’en regroupe alors que six : la France, l’Italie, la RFA et le Benelux.

Ce traité instituant la CECA est signé le 18 avril 1951. Il est fortement inspiré par les réflexions et les travaux de Jean Monnet. Hostile au réarmement allemand, Robert Schuman accepte le « plan Pleven » d’armée européenne, même s’il le trouve prématuré. Alors que, dans une déclaration du 10 juin 1950, il évoque la possibilité pour la Tunisie d’aller « vers l’indépendance », il doit couvrir l’aggravation de la guerre d’Indochine, puis les répressions en Tunisie en janvier 1952, celles du Maroc en août 1953. Il soutient certaines prises de position de Pierre Mendès France avec lequel il demeure en contact par l’intermédiaire de l’Express. Aussi, membre de neuf gouvernements successifs, président du Conseil de deux d’entre eux, Robert Schuman dépose-t-il, en quatre années, cent-trente-cinq projets de loi et cinq lettres rectificatives. Durant cette première législature de la Quatrième République, il intervient à cent-douze reprises : cinquante-deux fois comme ministre des finances, trente-deux fois comme président du Conseil, vingt-sept fois comme ministre des affaires étrangères et une fois seulement comme député, dans la période – très courte – durant laquelle il n’est pas ministre.

Schuman Robert

Réélu, en juin 1951, en tête de la liste d’Union lorraine où se retrouvent MRP et Indépendants et paysans, il n’obtient que 89 299 voix, alors que la liste du Rassemblement du peuple français (RPF) de Raymond Mondon en recueille 122 331. En 1955, il change d’affectation ministérielle, en devenant garde des Sceaux dans le cabinet d’Edgar Faure, du 23 février 1955 au 24 janvier 1956. Membre du comité ministériel restreint pour les affaires de l’Afrique du Nord, il est présent à la conférence d’Aix-les-Bains qui marque le retour du roi du Maroc et oeuvre à la libération des parlementaires malgaches. Président du Mouvement européen en juin 1955, il se rallie à la dissolution du Parlement. Au cours de la législature 1951-1956, le ministre Schuman dépose quarante-trois projets de loi, quelle que soit son affectation ministérielle. Il retrouve le travail parlementaire de député de la Moselle en 1953 et 1954 et pose une proposition de résolution, le 13 août de cette année-là. Ainsi, durant la deuxième législature de la Quatrième République, Robert Schuman intervient-il à neuf reprises comme ministre des affaires étrangères, quatorze fois comme garde des Sceaux et trois fois comme député.

Réélu grâce aux 94 197 voix avec trois colistiers en janvier 1956, il est membre de la commission des affaires étrangères, de 1956 à 1958. Il est élu représentant de la France à l’Assemblée unique des Communautés européennes, le 13 mars 1958, assemble qu’il préside. Il ne dépose qu’une proposition de loi sur le monopole des tabacs en Alsace et en Lorraine, le 19 septembre 1957. Il intervient trois fois en séance : sur le Maroc d’abord, discussion dans laquelle il montre la nécessité de voter une loi pour autoriser la ratification des conventions franco-marocaines et définir le statut de l’armée française au Maroc ; sur la politique extérieure du gouvernement, plus globalement ensuite, au sujet de laquelle il juge inacceptable la retraite des troupes alliées d’Allemagne, compensant un retrait des troupes russes de Hongrie et de Pologne ; il souhaite enfin la création d’un conseil permanent des ministres européens, comme l’élection d’une Assemblée européenne du suffrage universel direct et soulève le problème posé par l’unification de l’Allemagne.

Inquiet devant le retour du général de Gaulle quant à l’avenir de la politique européenne, il vote cependant en faveur de l’investiture « du plus illustre des Français », le 1er juin. Candidat du MRP aux élections législatives de 1958, il est élu le 23 novembre dans la quatrième circonscription de la Moselle et s’associe à toutes les motions de censure. Il entreprend des voyages, à Jérusalem, puis à Rome en octobre 1959 où il est atteint par un début de sclérose des artères cérébrales. En mars 1960, il renonce à son mandat européen, et, en janvier 1961, venu passer les fêtes de Noël dans sa maison de Scy-Chazelles, en Moselle, il est à nouveau touché. Par la suite, il demeure très affaibli au point de ne pas se représenter aux législatives en 1962. Son ouvrage Pour l’Europe, publié en 1963, récapitule le combat de sa vie. Dans cet homme « grand, maigre, voûté, le nez immense, semblant être né vieux » mais dont le regard révèle, selon Etienne Borne, « une intemporelle jeunesse de coeur », le socialiste protestant André Philip, qui l’a précédé au ministère des finances, voit « le type même du vrai démocrate, imaginatif et créateur, combatif dans sa douceur, toujours respectueux de l’homme, fidèle à une vocation intime qui donnait le sens à la vie ». Robert Schuman disparaît le 4 septembre 1963.

Robert Schuman a exercé les plus hautes responsabilités sous la Quatrième République. Président du Mouvement européen (25 juin 1955) puis président de la première Assemblée parlementaire européenne réunie à Strasbourg (19 mars 1958), il redoute le retour au pouvoir du général de Gaulle, qui présente à ses yeux un danger pour l’avenir de la construction européenne. Lorsque le nom du général est acclamé à Alger, le 13 mai 1958, il ne peut retenir ces mots désespérés : « Je n’ai plus qu’à mourir. » Il vote tout de même l’investiture, le 1er juin, mais il écrit : « Jamais, à l’occasion d’un vote parlementaire, je n’ai vécu un tel déchirement et éprouvé de doutes aussi douloureux. »

Candidat aux élections de novembre 1958 sous l’étiquette du Mouvement républicain populaire et de la Démocratie chrétienne à Thionville, dans la quatrième circonscription de la Moselle, il reconnaît dans sa proclamation électorale que « les anciennes institutions se sont révélées incapables de rénover notre vie politique » et que « le général de Gaulle a eu le grand mérite personnel de restaurer l’autorité de l’Etat. » Il accorde donc tout son appui au père de la Vème République, dont il attend notamment la résolution du problème algérien et la poursuite de la politique de construction européenne. La campagne électorale est pénible pour ce septuagénaire à la santé fragile. « La lutte était dure, même haineuse », écrit-il le 4 décembre.

Il est cependant élu triomphalement dès le premier tour dans cette circonscription qui est la sienne depuis quatre décennies, recueillant 22 138 suffrages sur 32 672 exprimés, contre 6 073 au socialiste Nicolas Schuller et 4 461 au communiste Georges Schmidt. La liste MRP n’ayant obtenu que 11 583 voix (sur 35 695 exprimés) en 1956 dans les limites de la même circonscription, on peut en conclure que Robert Schuman a réuni sur son nom, outre les électeurs chrétiens-démocrates, ceux du parti radical et de la droite libérale. Membre de la Commission des affaires étrangères tout au long de la législature, il n'intervient qu'une seule fois en séance, pour commenter la déclaration de politique étrangère du gouvernement, insistant sur la nécessité de ne pas reconnaître la RDA et sur le maintien de l'équilibre des forces entre l'Est et l'Ouest. Cette intervention du 30 avril 1959 est sa dernière au Palais-Bourbon. Il se consacre plus activement à sa fonction de président de l’Assemblée parlementaire européenne, multipliant à partir de mars 1958 les voyages et les conférences aux quatre coins de l’Europe.

A Rome, à l’automne 1959, il est obligé d’interrompre une conférence de presse, premier symptôme d’une sclérose progressive des artères cérébrales. Une nouvelle alerte, en janvier 1961, l’oblige à réduire considérablement ses activités. La dernière satisfaction du « Père de l'Europe», titre que lui décerne les parlementaires de Strasbourg au moment de son départ de la présidence, en mars 1960, est la visite d’Etat effectuée en Allemagne par le général de Gaulle en septembre 1962. Mais, à cette époque, il est définitivement alité chez lui, à Scy-Chazelles, victime de la maladie qui va l’emporter. Dans l’impossibilité de se représenter aux élections de novembre 1962, quarante-trois ans jour pour jour après sa première élection parlementaire, il envoie une lettre à ses électeurs lorrains afin de leur exprimer sa reconnaissance : « Votre fidélité sera la fierté de ma vie. » Il n’aura malheureusement pas la satisfaction de voir élu son ex-suppléant Georges Ditsch, candidat du MRP, battu au second tour par l’Indépendant Maurice Schnebelen. Au lendemain de sa disparition, le 4 septembre 1963, le général de Gaulle salue « l’éminente contribution qu’il apporta à la cause de l’Europe unie. » Le pape Paul VI envoie un télégramme assurant qu’il « priera pour le repos éternel du disparu. » Prononçant son éloge funèbre dans la séance du 1er octobre 1963, Jacques Chaban-Delmas, président de l’Assemblée nationale, salue « le politique intègre, l’homme d’Etat scrupuleux, l’Européen convaincu, confondus en une même personne. » Un procès en béatification de Robert Schuman a été ouvert par l'Eglise catholique en 1991.

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