Leonov Alexeï

Publié le par Mémoires de Guerre

Alexeï Arkhipovitch Leonov, né le 30 mai 1934 à Listvianka (oblast de Kemerovo) et mort le 11 octobre 2019 à Moscou, est un cosmonaute soviétique. Il est le premier homme à réaliser une sortie extravéhiculaire dans l'espace dans le cadre de la mission Voskhod, le 18 mars 1965. En 1975, pour sa deuxième mission, commandant la mission Soyouz 19, il participe à la mission Apollo-Soyouz, première coopération spatiale entre les États-Unis et l'Union soviétique, marquant un réchauffement des relations entre les deux pays pendant la guerre froide. 

Leonov Alexeï

Enfance et formation

Alexeï Leonov nait le 30 mai 1934 dans le village de Listvianka situé dans le district de Tisoulski (oblast de Kemerovo) en Sibérie occidentale. Il est un des neuf enfants survivants du mineur et électricien Arkhip et de sa femme Ievdokia. Avant même de savoir lire et écrire, il se prend de passion pour le dessin. En 1937, en pleine purges staliniennes, son père est emprisonné pour activités anticommunistes, de fausses accusations selon Alexeï. Sa famille doit quitter le village après avoir été dépouillé de tous ses biens par les autres villageois y compris les vêtements qu'ils portent. Les années de guerre sont comme dans toute l'Union soviétique marquées par les privations. C'est un enfant espiègle. Il continue de dessiner et ses œuvres sont considérées comme suffisamment bonnes pour décorer l’hôpital local. Les autorités soviétiques ayant décidé de repeupler de russes les anciens territoires allemands du bord de la mer Baltique qui ont été annexés à la fin de la Seconde guerre mondiale, la famille de Leonov doit déménager à Kaliningrad en 1948. 

Leonov découvre la mer qui devient un des sujets favoris de ses peintures par la suite. La région, bien que abandonnée par ses anciens occupants allemands, est imprégnée de leur culture. Ce contexte jouera peut-être un rôle dans la formation de la personnalité de Leonov qui deviendra un des cosmonautes les plus diplomates capable de charmer aussi bien les dirigeants du monde capitaliste que les responsables soviétiques. Leonov, devenu adulte, envisage de suivre une carrière artistique. Mais son frère ayant choisi de devenir mécanicien sur avion, il décide de suivre une formation de pilote dans l'armée de l'air. Entre également en ligne de compte, le fait que, contrairement à l'école des Beaux Arts, l'école militaire lui fournit le logement. Il commence à suivre des cours théoriques de pilotage en juillet 1953, réalise son premier vol en janvier 1955 et effectue son premier vol en solo quatre mois plus tard. Il n'a pas renoncé à sa passion pour la peinture et suit en parallèle des cours de dessin le soir. Il rencontre à cette époque Svletana Pavlova, une future enseignante, avec laquelle il se mariera en 1959. Il décroche en 1957 un diplôme de pilote à l'académie militaire de Tchouhouïv (Ukraine). 

Sélection comme cosmonaute

A sa sortie de l'école, Leonov reçoit une affectation prestigieuse de pilote de chasse en Allemagne de l'Est. Il y effectue des patrouilles aériennes aux frontières de l'empire soviétique. Mais avant même de recevoir cette affectation il a postulé pour devenir cosmonaute. Le lancement du premier satellite artificiel Spoutnik 1 en 1957 par l'Union soviétique marque le début de l'ère spatiale. Durant cette période de Guerre froide chacune des deux superpuissances, les États-Unis et l'Union Soviétique, tentent de prouver la supériorité de son système politique par le biais de ses succès dans le domaine spatial . Le lancement du premier homme dans l'espace devient rapidement le nouvel enjeu de cette course à l'espace. En juin 1959 les responsables soviétiques décident de recruter leurs futurs cosmonautes parmi les pilotes de l'armée de l'air car ceux-ci sont déjà, par leur métier, accoutumés à subir des accélérations importantes, sauter en parachute, etc. 

Contrairement aux Américains, qui ont sélectionné des pilotes seniors, les responsables soviétiques ont décidé de choisir des pilotes relativement novices, ayant entre 25 et 30 ans, en grande partie parce que les vaisseaux spatiaux doivent être entièrement automatisés et que les cosmonautes doivent essentiellement avoir un rôle d'observateur. Leonov est un des 20 pilotes de l'armée de l'Union soviétique sélectionné en 1960 pour faire partie du premier groupe de cosmonautes. Leonov se détache du groupe des cosmonautes par sa forte personnalité et un certain raffinement. Il publie au sein du groupe une lettre d'informations satirique baptisée Neptun. Durant le vol de Gagarine, il assure la liaison radio avec celui-ci. 

La première sortie dans l'espace : la mission Voskhod 2 (1965)

Contexte

Leonov n'est pas retenu pour les premières missions du programme Vostok qui emportent ses collègues dans l'espace. Initialement l'astronautique soviétique démontre qu'elle possède une large avance sur son homologue américaine : Youri Gagarine (Vostok 1) effectue le premier vol dans l'espace le 12 avril 1961, Andrian Nikolaïev (Vostok 3) et Pavel Popovitch (Vostok 4) réalisent un quasi rendez-vous spatial en août 1962 tandis que Valentina Terechkova (Vostok 6) est la première femme à voler dans l'espace en juin 1963. Le programme Mercury, homologue américain du programme Vostok, parvient à faire jeu égal mais avec un temps de retard. Nikita Khrouchtchev, qui dirige l'Union Soviétique jusqu'au 15 octobre 1964, a assigné une place centrale au programme spatial dans la propagande du régime et veut maintenir cette avance. Cet objectif se traduit notamment par la recherche systématique de premières, des prises de risque importantes et la dissimulation des échecs et des défaillances. Mais avec le programme Gemini qui fait ses débuts en 1963 en inaugurant un nouveau vaisseau doté de capacités nettement améliorées, la NASA est sur le point de dépasser son homologue soviétique. 

Pour maintenir, sinon l'avance, du moins une parité apparente du programme spatial soviétique avec celui de la NASA, le responsable soviétique, l'ingénieur Serguei Korolev, propose d'adapter le vaisseau Vostok pour lui permettre d'emporter 3 cosmonautes. Cette modification peut être réalisée rapidement et doit permettre plusieurs premières - équipage de 2 à 3 personnes, sortie dans l'espace - qui donneront l'impression que l'astronautique soviétique domine toujours sa rivale. La version modifiée du vaisseau Vostok est baptisée Voskhod. Pour pouvoir emporter trois passagers dans l'espace limité du vaisseau qui a été conçu pour une seule personne des impasses importantes sont faites sur la sécurité : il n'y a plus de tour de sauvetage et les astronautes ne portent pas de scaphandres. La mission Voskhod 1 est lancée le 12 octobre 1964 avec à son bord un équipage de trois cosmonautes établissant une nouvelle première par rapport aux vols américains et soviétiques précédents qui n'emportaient qu'un seul occupant. En mars 1964 Korolev décide que la prochaine mission comprendra une sortie dans l'espace d'un des membres de l'équipage. Ce choix est sans doute principalement motivé par l'annonce de la NASA qui a également inscrit cet objectif dans son programme Gemini.

La mission soviétique est baptisée initialement Vykhod (sortie en russe). Contrairement au vaisseau américain Gemini, le vaisseau Voskhod n'est pas conçu pour permettre une sortie extravéhiculaire : la cabine ne peut pas être dépressurisée du fait des limitations du système de support de vie et d'une instrumentation qui ne supporterait pas une exposition au vide. Les ingénieurs soviétiques décident de contourner ces contraintes en ajoutant un sas externe réalisé dans une matière caoutchoutée qui sera déployé dans l'espace et largué une fois la sortie achevée. Pour effectuer la sortie, le sas est déployé et pressurisé, le cosmonaute y pénètre et referme l'écoutille du vaisseau derrière lui, puis il ouvre l'écoutille du sas donnant dans le vide pour sortir. Il effectue les manœuvres inverses pour réintégrer le vaisseau. Début 1965 les Américains annoncent leur intention de réaliser sous trois mois une mission avec une sortie extravéhiculaire. 

L'entrainement de Leonov

Leonov est sélectionné pour devenir le premier homme à effectuer une sortie extravéhiculaire dans l'espace. L'équipage de la future mission, baptisée Voskhod 2, comprend également Pavel Beliaïev qui en est le commandant. Pour se préparer à cette première spatiale, Leonov suit un entrainement particulièrement intensif destiné à l'habituer à l'impesanteur. Il parcourt un millier de kilomètres à vélo, effectue 150 répétitions de la sortie extravéhiculaires et réalise 117 sauts en parachute. Les simulations de vol en apesanteur sont effectuées à bord d'un avion Tupolev Tu-104 spécialement équipé qui effectue des vols paraboliques pour reproduire des situations d'apesanteur qui durent une trentaine de secondes. Une réplique complète du vaisseau spatial est installé dans la carlingue de l'avion pour permettre de reproduire le déroulement de sa sortie extravéhiculaire y compris le déploiement du sas. 

Au sol Léonov équipé de sa combinaison spatiale est placé dans une chambre barométrique qui reproduit les conditions de pression rencontrées à très haute altitude. Pour préparer psychologiquement Leonov à sa sortie dans l'espace, le cosmonaute est placé durant un mois dans une chambre coupée de toute communication avec le monde extérieur. A sa sortie de celle-ci il est immédiatement placé aux commandes d'un chasseur MiG-15 et on lui demande d'effectuer une série de manœuvres compliquées avant de s'éjecter et d'atterrir en parachute. Le but de l'exercice est de tester ses réflexes après une période d'isolation. 

Déroulement de la mission

Le matin du 18 mars 1965 Les deux cosmonautes arrivent sur le pas de tir par un temps neigeux et froid. Beliaïev est comme à son habitude très calme tandis que Leonov est visiblement excité. Le responsable du programme spatial soviétique, Serguei Korolev, bien qu'en mauvaise santé, est sur place et fait ses dernières recommandations. Korolev lui demande "de ne pas faire le malin" et de se contenter de sortir dans l'espace puis de réintégrer le vaisseau. La fusée emportant les deux hommes décolle à 10 heures (heure de Moscou). Environ une heure et demie après que le vaisseau soit placé sur une orbite de 173 x 498 km, Leonov pénètre dans le sas gonflable Volga de Voskhod 2 pour commencer sa sortie dans l'espace. L'écoutille interne est refermée par Beliaïev. Celui-ci déclenche la dépressurisation du sas puis l'ouverture de l'écoutille externe. Leonov émerge prudemment du sas relié à la capsule spatiale par un filin de 4,5 mètres. Après s'être complètement extrait du sas, il est ébloui par le Soleil. Il signale qu'il parvient néanmoins à discerner les montagnes du Caucase que le vaisseau survole. Il enlève le capuchon de l'optique de la caméra fixée à l'extérieur sur le sas qui filme l'événement. Il tente d'effectuer des photos avec son propre appareil photo attaché à sa combinaison spatiale mais ne parvient pas à appuyer sur le déclencheur

Alexeï Leonov raconte :

    « Je m'avançais vers l'inconnu et personne au monde ne pouvait me dire ce que j'allais y rencontrer. Je n'avais pas de mode d’emploi. C'était la première fois. Mais je savais que cela devait être fait [...]. Je grimpai hors de l’écoutille sans me presser et m'en extirpai délicatement. Je m'éloignais peu à peu du vaisseau [...]. C'est surtout le silence qui me frappa le plus. C'était un silence impressionnant, comme je n'en ai jamais rencontré sur Terre, si lourd et si profond que je commençais à entendre le bruit de mon propre corps [...]. Il y avait plus d’étoiles dans le ciel que je ne m’y étais attendu. Le ciel était d’un noir profond, mais en même temps, il brillait de la lueur du Soleil… La Terre paraissait petite, bleue, claire, si attendrissante, si esseulée. C'était notre demeure, et il fallait que je la défende comme une sainte relique. Elle était absolument ronde. Je crois que je n'ai jamais su ce que signifiait « rond » avant d'avoir vu la Terre depuis l'espace. »

Après une dizaine de minutes à flotter dans l'espace, Leonov entame les manœuvres pour réintégrer le vaisseau spatial. Il est prévu qu'il rentre les pieds devant pour pouvoir se réinstaller dans son siège, sans avoir à effectuer une culbute dans le sas car le diamètre de celui-ci ne le permet théoriquement pas. Mais il se rend alors compte que, dans le vide, la combinaison s'est tellement dilatée que ses pieds et ses mains ne sont plus positionnés dans les gants et les bottes, comme s'il a rétréci. Il doit faire tomber la pression dans son scaphandre à 0,27 atmosphère grâce à une valve pour retrouver un peu de maniabilité et, contrairement à ce qui est prévu, il s'introduit à grand peine dans le sas la tête la première. Une fois dans le sas, il effectue avec difficulté un retournement pour être positionné les pieds devant. Leonov est exténué, son pouls est monté à 143 battements par minute et sa température corporelle à 38 degrés Celsius. En nage, il ouvre son casque immédiatement après avoir déclenché la fermeture de l'écoutille externe et pressurisé le sas en violation de ses instructions. 

Il réintègre la cabine, puis l'équipage de Voskhod 2 entame la suite du programme de la mission. La marche de Leonov dans l'espace dure 12 minutes et 9 secondes tandis que l'écoutille externe est restée ouverte en tout 23 minutes. La mission rencontre d'autres problèmes par la suite. L'écoutille s'étant mal refermée, de l'air de la cabine fuit lentement. Lors de la 17e orbite prévue pour la rentrée atmosphérique du vaisseau, la mise à feu des rétrofusées ne se déclenche pas, car le système d'orientation automatique du vaisseau ne fonctionne pas. Les deux cosmonautes doivent utiliser un système manuel, imprécis, qui les fait atterrir à 386 kilomètres du site prévu, dans une zone inhospitalière de Sibérie, au milieu d'une forêt dense. Les deux hommes passent deux nuits sur place avant de pouvoir être rapatriés. Toutes ces péripéties non prévues de la sortie extravéhiculaire et de la mission sont tues par les autorités soviétiques après l'annonce du succès de la mission. Elles ne sont dévoilées que bien plus tard lors de la libéralisation du régime. Le 3 juin 1965, l'Américain Edward White réalise la première sortie américaine dans l'espace, d'une durée de 20 minutes.

Participation au programme lunaire soviétique

À la fin des années 1960, Alexeï Leonov participe ensuite au programme lunaire habité soviétique. Longtemps resté secret, ce programme N1 est l'équivalent soviétique du programme Apollo : il prévoit en effet de faire se poser un cosmonaute vers la fin des années 1960. À la tête du groupe des cosmonautes affectés à cette mission, Leonov s'entraîne au pilotage du LOK, un Soyouz modifié pour la circonstance, et du module LK, destiné à se poser sur la Lune. Le lanceur N1 (de la classe du Saturn V américain) doit propulser le train spatial vers la Lune. Leonov est pressenti pour être le premier Soviétique à poser le pied sur le sol lunaire mais les essais du lanceur sont tous des échecs et le programme est interrompu en novembre 1972, après l'explosion du 4e et dernier lanceur, alors que Leonov s'entraîne déjà à voler sur la station spatiale Saliout. 

Soyouz 11

En 1971, Leonov est désigné pour commander la mission Soyouz 11 dont l'équipage doit occuper la toute première station orbitale, Saliout 1, mais quatre jours avant le lancement, des tests médicaux laissent supposer qu'un membre de l'équipage, Valeri Koubassov, peut présenter des symptômes de tuberculose, ce qui entraîne le remplacement de tout l'équipage (Leonov, Koubassov et Piotr Kolodine) par l'équipage de réserve, composé de Gueorgui Dobrovolski, Vladislav Volkov et Viktor Patsaïev). Le vol est un succès mais se termine tragiquement par la mort des cosmonautes, asphyxiés par une fuite d'oxygène durant leur retour sur Terre, le 29 juin 1971. 

Mission Apollo-Soyouz (ASTP)

En 1975, Leonov va jouer à nouveau un rôle décisif dans l'histoire du vol spatial puisqu'il est désigné commandant de Soyouz 19 en vue de la toute première jonction avec un vaisseau américain (souvent abrégé en ASTP pour Apollo-Soyouz Test Project), après plus de dix ans de compétition dans l'espace et surtout trente années de guerre froide. Accompagné de Valeri Koubassov, Leonov pilote le Soyouz auquel vient s'arrimer le vaisseau américain Apollo, grâce à un système d'arrimage universel mis au point en collaboration par les deux pays. Les deux « cosmonautes » et les trois « astronautes » passent plusieurs heures ensemble avant la séparation et le retour sur terre. La poignée de main de Leonov et de Thomas Stafford, le commandant d'Apollo, est entrée dans les livres d'histoire.

Autres activités

Général de l'Armée de l'Air (à la retraite) et héros de l'Union soviétique, Leonov est aussi un artiste peintre à l'origine de plusieurs œuvres souvent en rapport avec sa passion comme Près de la Lune. Il participe à de nombreux colloques et conférences, la dernière le 23 avril 2015 à l'Euro Space Center à Redu en Belgique. En février 2019, il est membre du comité consultatif de la société d'investissement Baring Vostok dont cinq membres sont arrêtés. L'assistante de Leonov déclare que le cosmonaute a quitté le pays pour se faire soigner à l'étranger. Selon elle, le départ est planifié et n'a rien à voir avec le cas de Baring Vostok. Un membre de sa famille confirme que le cosmonaute s'est adressé à des médecins étrangers en raison d'une maladie rénale et est actuellement en dialyse. Sa famille annonce son décès le 11 octobre 2019 suite à une « longue maladie ». 

Honneurs et récompenses

L'astéroïde (9533) Aleksejleonov est baptisé en son honneur. Un cratère lunaire porte également son nom. L'aéroport international de Kemerovo (oblast de Kemerovo, Fédération de Russie) porte également son nom (une combinaison de sortie dans l'espace lui ayant appartenu y est exposée). Dans le livre de Arthur C. Clarke, 2010 : Odyssée deux, d'où est tiré le film de Peter Hyams 2010 : L'Année du premier contact, le vaisseau spatial soviétique est nommé le Alexei-Leonov. Il doit s'appeler le Guerman-Titov mais « il y en a qui tombent en disgrâce » dixit l'ambassadeur soviétique dans le film, référence au fort caractère connu de Guerman Titov. Il est le personnage principal du film russe The Spacewalker (Время Первых, Vremya Pervyh, « Le temps des pionniers ») réalisé par Dmitri Kisseliov, sorti le 6 avril 2017. 

Publié dans Militaires

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