Detoeuf Pierre Jules
Par sa famille maternelle, Pierre Detoeuf est le neveu d'Auguste Béhal, membre de l'Institut, professeur à la Faculté de pharmacie de Paris. Son père dirige une papeterie à Lens. Pierre Detoeuf
participe à la guerre de 1914-1918 dont il revient titulaire de la Croix de guerre. Etabli à Beauvoir-en-Lyons, comme herbager-éleveur, il accède à diverses responsabilités professionnelles et
civiques. Il est notamment président du comice agricole du Pays de Bray, de la Société départementale du cheval de trait, de la Fédération départementale des coopératives de cultures mécaniques
et vice-président délégué de la coopérative agricole de Haute Normandie. Aussi est-il appelé à siéger au Conseil supérieur de l'agriculture. En 1928, il est élu conseiller municipal de
Beauvoir-en-Lyons et accède au fauteuil de maire en 1940. Sa carrière politique nationale commence aux élections de 1951 où il figure en seconde position derrière Jacques Chastellain sur la liste
présentée par l'Union des indépendants, paysans et républicains nationaux, elle-même apparentée aux listes socialiste, MRP et radicale.
Dans leur profession de foi, les candidats réclament le retour à une politique libérale par la diminution des contraintes étatiques pesant sur l'économie. Ils demandent aussi qu'on garantisse la
liberté de l'enseignement et qu'on défende les exploitations agricoles individuelles. Ils dénoncent enfin les risques de guerre civile qu'amènerait un succès des partis situés aux extrêmes de
l'échiquier politique, le RPF et le Parti communiste, et appellent donc à voter pour les listes apparentées. Malgré cet avertissement, ce sont les deux partis cités qui arrivent en tête du
scrutin en voix dans la Seine-inférieure : le PCF recueille plus de 54 000 voix, le RPF près de 34 000, la liste où figure Pierre Detoeuf arrivant en troisième position (32 583 voix et 16,9 % des
suffrages). Les autres partis apparentés font des scores encore plus modestes. Ces résultats mitigés pour les apparentés donnent lieu à un âpre débat à l'Assemblée nationale sur la notion de
majorité des suffrages exprimés. Selon la définition choisie, les listes apparentées en Seine-inférieure auront ou n'auront pas la majorité absolue et recueilleront donc ou non, en vertu de la
loi sur les apparentements, la totalité des sièges. C'est finalement la définition qui permet aux listes apparentées d'avoir la majorité qui est retenue par l'Assemblée, si bien que les candidats
du RPF et du PCF, d'abord proclamés élus par la Commission de recensement des voix, sont invalidés au profit des candidats des partis modérés. Ce vote permet donc à Pierre Detoeuf, Jean Lecanuet
(MRP) et Georges Heuillard (radical) d'aller siéger au Palais Bourbon en lieu et place de Victor Michaut et Henriette Brunet (PCF) et de Roger Dusseaulx (RPF).
Cette élection contestée n'empêche pas Pierre Detoeuf de remplir ses fonctions de député très activement. Il est membre de la Commission de la marine marchande et des pêches et de celle des
pensions en 1951-1952, de celle de l'agriculture (en 1953-1955) et de celle de la production industrielle, à partir de janvier 1954. Les textes législatifs qu'il dépose sont presque tous
consacrés aux problèmes agricoles. Ils portent sur le statut du fermage, la lutte contre l'hypodermose des bovidés, les droits successoraux dans le milieu rural et l'unité de l'exploitation
agricole.
Les interventions orales de Pierre Detoeuf sont également motivées par la défense de l'agriculture. Le 8 juillet 1952, sa première prestation est toute entière un plaidoyer pour la petite
exploitation familiale, sa défense, et les risques que l'application du modèle américain, fondé sur la grande culture mécanisée, ou la reprise des exploitations par des étrangers font courir à la
société française traditionnelle. Un an plus tard, le 20 octobre 1953, il remonte à la tribune pour défendre le bilan du gouvernement Laniel contre les interpellations de ses collègues. C'est
selon lui le premier gouvernement qui a résolu un certain nombre de problèmes agricoles sans sacrifier les agriculteurs. En revanche, il en profite pour faire une critique en règle du plan Monnet
totalement inadapté à la situation du monde agricole parce que conçu par des gens des villes et de l'industrie et uniquement en fonction de la grande exploitation.
Il reprend sa critique de la technocratie en matière agricole à propos de la discussion du vote des pouvoirs spéciaux en matière économique demandés par le gouvernement Mendès France lors de la
séance du 6 août 1954. Il s'en prend notamment au plan Hirsch qui est une aggravation du plan Monnet. Celui-ci, en poussant à la modernisation agricole, a abouti à la surproduction, à la
croissance de la grande exploitation au détriment de la petite et à l'endettement paysan. Il plaide donc pour une politique beaucoup plus pragmatique adaptée à la petite exploitation familiale,
élément essentiel de la tradition française. Ses deux dernières interventions, les 18 février et 25 mai 1955, développent, de nouveau ces thèmes qui lui sont chers.
Il contribue, par ses votes, à l'adoption de la proposition relative au compte spécial scolaire assurant une aide à l'enseignement privé et à la chute de Pierre Mendès France lors du vote de
confiance à propos de la situation en Afrique du Nord. Aux élections du 2 janvier 1956, Pierre Detoeuf est à nouveau le second sur la liste présentée par les Indépendants paysans. Mais leur score
électoral est nettement moins bon qu'en 1951 avec 9 000 voix de moins et 9,8 % des suffrages. La poussée à gauche et la présence dune liste poujadiste expliquent ce recul des modérés en
Seine-inférieure. Aussi, logiquement, en l'absence de large apparentement, les deux députés sortants, Jacques Chastellain et Pierre Detoeuf, perdent-ils leur siège au profit d'un poujadiste et de
deux communistes. Cet échec marque la fin de la carrière parlementaire de Pierre Detoeuf.