Blüher Hans
Hans Blüher (1888-1955), révolutionnnaire conservateur allemand et théoricien du mouvement Wandervogel. Fils d'un pharmacien, Hans Blüher rejoint les Wandervogel alors qu'ils ne sont
qu'une quinzaine ; il seront plusieurs dizaines de milliers à l'approche de la Première Guerre
mondiale. À 24 ans seulement, Blüher racontera leur histoire en publiant Wandervogel, Histoire d'un Mouvement de jeunesse. C'est le point de départ d'une œuvre où se mêlent littérature,
philosophie et politique, féconde et variée au point que dans l'ouvrage de référence fondamental sur les tendances nationalistes de l'époque : La Révolution conservatrice en Allemagne 1918-1932
par Armin Mohler (éd. française : Pardès, Puiseaux, 1993), Blüher figure (en compagnie d'Oswald Spengler, Thomas
Mann, Carl Schmitt, Ernst Jünger et son frère) dans la liste de la demi-douzaine d'« auteurs essentiels dont
l'œuvre excède toute classification ».
Après le lycée, Blüher étudie la philosophie, la philologie, la physique et les sciences naturelles aux universités de Bâle et de Berlin, mais il sera renvoyé de l'université sans diplôme suite à
la publication de plusieurs textes polémiques, notamment Ulrich von Wilamowitz et l'Esprit allemand (1916). Wilamowitz, alors recteur de l'Université, ayant présenté les Grecs avec une étroitesse
de vue petite-bourgeoise, l'étudiant Blüher se permit d'écrire : « Si j'étais un Grec de l'Antiquité redescendu sur terre et que j'entendisse M. Wilamowitz tenir de tels propos sur mes sentiments
fondamentaux, je préférerais causer par signes avec les charretiers allemands, plutôt que d'échanger un seul mot de grec avec ce monsieur. »
L'expérience vécue par Blüher dans le Wandervogel l'amène à se faire le théoricien les contributions respectives de la famille et de la société masculine à la construction de l'État (Le Rôle de
l'Érotique dans la Société masculine, 2 vol., 1917 et 1919 ; réflexion qui avait été commencée dans son histoire du Wandervogel). On peut les résumer comme suit : les institutions de l'État,
purement masculines, sont le résultat d'un éros spécifique, d'une impulsion à vouloir vivre ensemble qui n'implique pas forcément la libido sexuelle. Les mâles d'une collectivité sont ainsi
poussés à se retrouver à part de la famille, pour faire œuvre commune dans une entente tacite et informelle, en sorte d'apporter une âme et un sens au destin de cette collectivité. Au contraire,
la famille, cellule tournée vers ses propres intérêts de survie, a un but utilitaire : assurer matériellement la continuité des générations. Par ces travaux, Blüher accède à la notoriété :
Gottfried Benn et Theodor Daubler entrent en relation avec lui. Rainer Maria Rilke le découvre et l'admire.
À la fin de la guerre, l'effondrement de l'Allemagne est concomitante de la victoire de la révolution bolchevique en Russie. Certains préparent la même révolution en Allemagne. Le royaume de
Prusse, origine de l'Empire allemand, n'existe plus en tant que nation politique. Les retentissantes attaques menées par Blüher contre la morale christiano-bourgeoise amènent l’intelligentsia
rouge à le solliciter. Blüher prend conscience que les doctrines de la gauche drainent des foules qui représentent un matériel humain marqué au mauvais coin, et oppose une fin de non-recevoir par
une simple carte postale. Il a choisi son camp, et décide de s'engager politiquement. À Munich, il renoue avec la Jeunesse libre-allemande, créée en 1913 par une action commune de groupes
principalement Wandervogel afin de faire vivre une culture propre à la jeunesse. Il entreprend une tournée de conférences qui a pour titre : Empire allemand, Judaïsme et Socialisme. « A cette
époque », se rappellera-t-il plus tard, « se rassemblait autour de moi une jeunesse qui avait de la prestance et portait souvent l'uniforme, des garçons bien nés, au cœur bien placé. » Il
mobilise pour la contre-révolution, et participe aux Corps francs, troupes de volontaires levées pour défendre l'Allemagne à l'intérieur et aux frontières, alors précisément que la défaite avait
dispersé l'armée et préparé le terrain au bolchevisme.
À la même époque, Blüher juge insuffisant l'enseignement des universités, « qui ne sont plus que de cossus grands magasins de l'esprit, où l'on se procure à prix d'argent un article de qualité
correspondante. » Leur philosophie, constate-t-il, n'est plus une question de vie et de mort. Elles ne sont plus à la mesure de l'homme supérieur. Elles sont plus par elles-mêmes une cause.
Blüher, au contraire, entend faire de l'aristie, c'est-à-dire de la préexcellence humaine qui n'est pas une supériorité de degré, mais d'essence, la valeur suprême d'un nouvel enseignement : il
projette de fonder une académie élitaire inspirée de celle de Platon, et en expose les principes lors de réunions publiques.
En 1918, il rencontre une jeune fille des troupes féminines du Wandervogel, surnommée par lui Peregrina - la pélerine -, mystique et inspirée. C'est à son instigation que Blüher met en chantier
ses ouvrages christiques (notons que le christianisme, chez Blüher, s'écarte fortement de l'interprétation éthique et spirituelle que lui veulent les Églises, en sorte de revenir, en un certain
sens, à une vision antique qui déifie la nature humaine). Peregrina sera le grand amour féminin de sa vie. Néanmoins, elle le quittera au bout de deux ans. Plus tard, Blüher épousera une femme
médecin. Ils auront un fils.
En 1924, Blüher s'installe à Berlin-Hermsdorf, où il exerce comme psychothérapeute, et continue son œuvre littéraire. L'année suivante, il rédige un traité médical sur l'effet des névroses
(Traité de l'Art de guérir), et sera le seul non-médecin admis au sein de la Société allemande de Psychothérapie. Il fréquente régulièrement le Deutscher Herrenklub d'Heinrich von Gleichen, club
politique qui relève directement du mouvement des Jeunes conservateurs d'Arthur Moeller van den Bruck et dont le but est « la fondation et l'affermissement d'une élite politique conservatrice. »
Dans ce club on croise, par exemple, Hindenbourg, le futur chancelier von Papen, des membres de la famille impériale, des hauts dignitaires religieux.
En 1934, le Parti National-Socialiste interdit à Blüher de publier. Ce silence forcé lui donne le loisir de commencer à rassembler la matière de son œuvre majeure : L'Axe de la Nature, qui
paraîtra en 1949. (La Nature, pour Blüher, n'est pas la collection organisée des réalités objectives, mais le principe qui les organise. Dans cette vision, pour ne prendre qu'un exemple, la
religion n'est plus un fait de l'histoire des hommes, mais devient un produit de la Nature.) Blüher y développe une philosophie qui se réfère à Platon, Kant, Schopenhauer et Nietzsche (« il y a
une morale de la substance, donc de l'être, et une morale des petites gens. »). Sa métaphysique de la nature n'est accessible qu'à une minorité qu'il appelle « la race primordiale ». Dans la
hiérarchie du savoir, les sciences exactes et les sciences naturelles ne sont, par leur objet, que des accessoires utiles à une compréhension immédiate limitée des êtres.
À sa mort en 1955, Blüher légua la totalité de son fonds documentaire, ainsi que les droits sur son œuvre, aux archives de l'État de Prusse, supprimé d'un trait de plume par les alliés en 1947.
Malgré les éloges dont on le couvrit, Blüher est resté toute sa vie la cible de violentes prises à partie, et le restera toujours : son franc-parler, son refus de transiger dans l'exposé de ses
idées, son style même, personnel et sans concession à la vulgarisation, ne permettent pas qu'il soit le mentor d'un parti d'ouverture. Il reste que d'après des chiffres officiels, Blüher comptait
parmi les vingt auteurs les plus lus en Allemagne entre 1912 et 1933. Et Guillaume II, à qui Blüher rendait visite
en Hollande et avec qui il entretenait une relation épistolaire, lui écrivit en 1929 : « Mon cher Blüher, votre réflexion produit au jour les mobiles souvent indiscernables mais déterminants des
affaires humaines. En vous lisant, je me suis dit : Voilà donc ce qui me conduisait».