Reichskommissariat Ostland

Publié le par Roger Cousin

Adolf HitlerLe Reichskommissiat Ostland est une entité administrative mise en place par le Troisième Reich sur des territoires conquis en 1941 lors de l'opération Barbarossa. Il comprend les territoires des pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) et une partie de la Biélorussie. À partir de 1935, l'office du Reich à l'aménagement du territoire (Reichsstelle für Raumordnung), élabore divers projets de réaménagement des territoires de l'Est, notamment dans le cadre du plan Général pour l'Est.

En 1941, il se voit confier la tâche de proposer un plan de restructuration des territoires conquis à l'Est. La colonisation des espaces orientaux est prévue dans un cadre planifié : un découpage en Gaue, avec la création d'un réseau urbain hiérarchisé, la transformation des paysages et des modes d'exploitation agraires... Ce plan, proposé à Himmler le 15 juillet 1941, est rejeté par Hitler le 16 juillet ; un nouveau projet est élaboré durant l'automne pour intégrer à l'Ostland l'Ingrie et l'Ukraine.

Ce remodelage des paysages de l'Ostland est la conséquence des objectifs territoriaux du Reich dans les Pays Baltes, destinés après l'assimilation de la partie « germanisable » de la population3, à être intégrés dans le Reich, les éléments indésirables étant expulsés en Biélorussie. Dans un discours à Prague, le 2 octobre 1941, Heydrich assigne des objectifs coloniaux précis aux régions de l'Est : il propose d'intégrer à la population de Reich les Lettons, Estoniens et Lituaniens, « les plus facilement germanisables ». Le RSHA propose l'expulsion plus à l'Est de trois quarts de la population de Biélorussie.

La création du Reichskommissariat est notamment préparée par l'appui accordé par les nazis aux mouvements aunonomistes baltes, particulièrement aux groupes lituaniens. Après l'entrée de l'Armée rouge et le rattachement des pays baltes à l'URSS au cours de l'été 1940, en vertu du pacte germano-soviétique, les organisations autonomistes développent un argumentaire dans lequel elles dénoncent à la fois l'occupation de leur pays par l'URSS et la collusion entre les Juifs et le NKVD. Leur anticommunisme et leur antisémitisme se rejoignent dans la dénonciation des Juifs, qui « constituent la colonne vertébrale du système bolchévique [...] et ont donc causé la perte d'indépendance de la Lituanie ».

En Lituanie, les organisations nationalistes, au départ divisés entre les proches du président Antanas Smetona, plutôt de tendance nationaliste conservatrice, et les fascistes des Loups de Fer, fusionnent au début de l'année 1941, pour fonder le Front des Activistes Lituaniens (LAF) autour Kazys Skirpa, réfugié à Berlin. Cette organisation mène durant le printemps 1941 une campagne de propagande, pour préparer l'invasion, qu'elle espère être le prélude à l'indépendance. Relayée sur place par des activistes clandestins, souvent d'anciens membres de la police secrète lituanienne, cette campagne se met en place depuis le territoire du Reich ; elle s'appuie sur des émissions de radio et sur des tracts diffusés par des agitateurs infiltrés sur place.

Comme le Reichskommissariat Ukraine, le Reichskommissariat Ostland dépend du Ministère du Reich aux Territoires occupés de l'Est d'Alfred Rosenberg. Cette nouvelle entité administrative est placée sous la direction de Hinrich Lohse, membre du parti nazi depuis 1923 et Gauleiter puis Oberpräsident du Gau de Schleswig-Holstein. Elle comporte quatre districts : l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Biélorussie, rattachée au Kommissariat le 1er septembre 1941. Le Reichskommissar Lohse doit composer avec la hiérarchie SS, dirigée par Friedrich Jeckeln, chef de la police et de la SS , en charge du maintien de l'ordre, mais aussi de la politique d'extermination systématique des Juifs. Jeckeln reçoit ses ordres directement de Himmler et des ses plus proches collaborateurs.

La division du Commissariat en 4 circonscriptions, , avec à leur tête, une double hiérarchie, civile et SS, participe à la création de luttes de pouvoirs entre les administrateurs civils, membres du parti nazi, responsables devant le commissaire dont les services sont installés à Riga, et la hiérarchie SS, dépendant directement de Himmler. Cette double hiérarchie, placée dans les mains de nazis historiques, constitue le point de départ de luttes de pouvoir inexpiables entre Rosenberg et ses représentants sur place d'une part, Himmler et ses subordonnés d'autre part7. Exemple de cette lutte d'influence, les modalités de l'extermination des Juifs du Reich dans le commissariat: Alors que la SS extermine systématiquement les Juifs déportés dans la région de Biélorussie, le Gauleiter Kube, commissaire général de cette région, s'oppose à la déportation des anciens combattants juifs allemands et de Juifs nés de mariages mixtes (Mischlinge) en Ostland, et se révolte non seulement contre le pillage des Juifs sur le point d'être exécutés9, mais aussi contre la manière utilisée (la même que pour les Ostjuden) pour mettre à mort les Juifs du Reich ; ces réserves fournissent au responsable SS de la province, Eduard Strauch, l'occasion de tenter de se débarrasser de son collègue, en compilant des informations mettant en avant la corruption et la nullité de l'administration dont Kube est responsable. Ces rivalités mettant en cause Kube, soutenu par Rosenberg et Lohse, d'une part, et Heydrich, soutenu par Himmler, d'autre part, remontent jusqu'au plus haut niveau du gouvernement du Reich: Hitler, tout en se montrant sensible aux arguments économiques mis en avant par Rosenberg, finit par donner raison à Himmler contre Lohse le 18 décembre, dans le contexte de l'entrée en guerre des États-Unis.

Dès le 9 janvier 1941, Adolf Hitler déclare que « le gigantesque espace russe contient des richesses incommensurables. L'Allemagne doit le dominer économiquement et politiquement, mais pas l'annexer. Elle disposera alors de toutes les possibilités, y compris de lutter à l'avenir contre des continents » Comme l'ensemble des territoires conquis, les territoires du Reichskommissariat n'échappe pas au pillage par les occupants; ce pillage s'oriente dans trois directions: le contrôle de propriétés de l'État et du Parti, la remise en état de l'appareil productif au profit de l'industrie de guerre allemande et le pillage des musées. Après l'invasion, les organisations nazies s'accaparent un certain nombre de propriétés, comme le Sovkhoze de Nowinski, visité par Himmler le 15 aout 1941 lors de son voyage dans le commissariat, ou la maison du Soviet de Minsk, transformé en siège central de la Police de Russie-Centre.

Lors de cette même inspection, après sa visite du musée de Minsk le 16 aout, Himmler emporte avec lui un plan du théâtre, destiné, selon le journal de Walter Frentz, présent durant tout le voyage, à Hilter. Recrutés parmi les nationalistes chassés du pouvoir à partir de l'occupation soviétique, les acteurs locaux de la collaboration constituent à la fois des recrues de choix pour mener à bien les actions exterminatrices à l'encontre des populations juives des pays occupés, mais aussi des supplétifs utiles au service du Reich. La collaboration entre les nationalistes baltes et l'occupant prend non seulement une forte tonalité antisémite dès ses prémices sur le terrain4, mais aussi une forte tonalité antibolchevique. La police allemande s'appuie sur de nombreux supplétifs locaux, en proportion variable selon les régions.

Dès les premiers jours de l'occupation, les unités de l'armée lituanienne, versées en 1940 dans l'Armée Rouge, se mutinent, facilitant la prise des villes lituaniennes par la Wehrmacht. De même, d'anciens cadres de l'armée lituanienne, commandant militaire de Kaunas, issu de la mutinerie des troupes baltes, organise un embryon d'armée lituanienne en amalgamant d'anciens soldats lituaniens et des membres des commandos opérant en territoire occupé par les soviétiques. Ces autonomistes tentent à Kaunas d'organiser un gouvernement provisoire, qui a pour but de négocier avec la puissance occupante l'indépendance sinon l'autonomie de la Lituanie; cette ébauche d'autorité autonome organise des pogroms dans les villes qu'elle contrôle, sous le regard des Allemands, dont certains sont horrifiés. Durant les premières semaines du conflit, la politique allemande est hésitante: désarmés à Kaunas, les fascistes locaux sont néanmoins intégrés dans la police auxiliaire, mais dès le 16 juillet, malgré le souhait de Hitler, ces supplétifs, placés sous commandement allemand, se voient confier, sur ordres de Himmler de nombreuses taches, dont la police, sur les territoires du commissariat: ces collaborateurs sont donc organisés en bataillons (26 à la fin juillet, regroupant 33 000 hommes) et leur action est strictement contrôlée par les autorités d'occupation, en partie pour éviter les arrestations et les meurtres non autorisés. Ces hésitations, qui matérialisent des politiques locales des commandants allemands, poussent leurs supérieurs à mettre en place une politique unifiée à l'égard de ces supplétifs.

Mais une partie non négligeable des administrateurs locaux qui travaillent en lien avec les forces d'occupation est composée par les notables locaux, soucieux d'ordre: non seulement ils font appliquer dans les villages et les bourgs les textes et règlements de l'administration qui se met en place, mais ils sont les auxiliaires précieux de la politique antisémite dans les campagnes, dont l'application, sans leur aide, n'aurait probablement pas aussi rigoureuse. A partir des débuts de l'occupation, des organes consultatifs locaux sont créés, mais, au début de l'année 1943, Hitler s'oppose à leur transformation proposée par Rosenberg : cette réforme aurait abouti à un partage du pouvoir entre les autorités allemandes et ses assemblées dans le cadre d'une politique de germanisation.

Dans le cadre d'une redéfinition, à l'échelle du continent, de la politique alimentaire du Reich, non seulement les Slaves du Commissariat, mais aussi les populations baltes, sont promis, au mieux, à la pénurie alimentaire, au pire à la famine, la Wehrmacht devant subvenir à ses besoins sur les territoires occupés. Ainsi, dès 1942, les militaires affectés dans les unités d'occupation proprement dite, définissent, dans leurs conversations et dans les lettres qu'ils envoient à leur famille, la politique qu'ils ont à mener, comme une série de mesures ayant pour but de faire mourir, non seulement les civils inutiles, aux yeux des Allemands, mais aussi les prisonniers de guerre soviétiques. Mais à partir de l'été 1942, certains responsables de l'Etat-major économique Est préconisent un changement de politique, axée sur la satisfaction des besoins des populations civiles.

La politique menée dans l'Ostland se différencie de celle menée dans les autres territoires occupés de l'URSS. « Les pays baltes doivent être à terme intégrés au Reich. Il s'agit d'assimiler la partie valable de la population et de refouler le reste en Biélorussie. Les Estoniens sont considérés comme une élite raciale, alors que les Lettons et surtout les Lituaniens, parmi lesquels l'influence juive et russe est la plus forte, sont considérés comme inférieurs ». De plus, pour faciliter le ralliement de la populations, les autorités tentent de mettre en place une politique agraire prenant le contre-pieds de la politique de collectivisation soviétique: deux directives sont édictées au mois d'aout 1941, mais elles ne sont réellement appliquées que dans les Pays Baltes, où elles se limitent à la restitution des maisons individuelles à leurs propriétaires expropriés lors de l'occupation soviétique. Le 15 février 1942, un décret du ministre de l'Est, pris avec l'aval de Hitler, divise les terres selon trois modalités d'exploitation: l'exploitation collective, selon des formes proches de celles du kolkhoze, l'exploitation coopérative et l'exploitation individuelle. Largement diffusé dans les territoires concernés, il est diversement appliqué selon les régions mais concerne 100% des terres en Biélorussie.

Cependant, les tentatives de rallier les populations civiles se heurtent à la politique allemande dans le commissariat; tout d'abord, l'attitude des militaires allemands, d'abord bien accueillis dans les pays Baltes, mais qui se comportent rapidement comme une armée d'occupation impitoyable: réquisitions de logements dans les villes, violences contre la population civile, pillages; ensuite les représailles menée à partir de l'automne 1941: ainsi, 40 000 hommes, des habitants civils de Minsk, sont regroupés pendant plusieurs jours, emprisonnés à ciel ouvert, mal nourris; puis, l'enregistrement de la population, à la fois pour fournir à celle-ci des cartes de rationnement, mais aussi pour contrôler les allées et venues dans le Commissariat, et pour exploiter la main-d’œuvre.

Au cours de sa première période d'indépendance dans les années 1920, les trois états baltes ont non seulement protégé leur minorité juive, mais aussi encouragé leur développement culturel, mais cette politique a été rapidement remise en cause. Dans les pays baltes, les Juifs sont largement représentés dans les écoles d'officiers, dans l'échelon intermédiare de la police, l'enseignement supérieur et diverses administrations ; cette situation permet aux nationalistes baltes, notamment lituaniens, réfugiés à Berlin de prétendre, en exagérant et en déformant les chiffres, que les Juifs collaborent avec les Bolcheviks. Pour les nazis et particulièrement pour Heinrich Himmler, il faut éliminer les Juifs, le groupe considéré comme le plus hostile et le plus dangereux pour la sécurité des nouveaux territoires, et qui pourrait nuire aux projets de colonisation.

À partir de l'occupation de ces territoires, et en dépit de la compétition sourde entre les représentants de Rosenberg et les SS, le meurtre de masse des Juifs du commissariat n'a pas été, un seul moment, au centre des conflits entre les deux hiérarchies de la double administration en compétition dans le commissariat. De plus, le processus d'extermination des Juifs va de pair, aux yeux des SS et de la Wehrmacht, non seulement avec la lutte contre les partisans, mais aussi avec les besoins d'approvisionnement de la Wehrmacht. En effet, pour les responsables SS, si tous les Juifs ne sont pas partisans, ils ne constituent pas moins des soutiens en puissance pour les partisans ; à ce titre, Heydrich ordonne, le 17 juillet 1941, l'exécution de tous les prisonniers de guerre soviétiques Juifs.

À partir de l'occupation des pays baltes et de Biélorussie, le ministère du Reich en charge des territoires de l'Est ordonne la concentration des Juifs de ces régions dans des ghettos. Face à la dispersion des populations juives en Biélorussie et dans les pays baltes, les unités allemandes conquérantes pratiquent au mois de juillet un génocide désordonné, rapidement écarté en raison de son manque d'efficacité. Ainsi, le regroupement dans les ghettos obéit à deux impératifs, l'un immédiat, l'autre plus lointain : le contrôle de ces population, puis leur transfert à d'autres autorités. Les premiers ghettos du commissariat sont donc mis en place à Vilna, à Kovno, à Riga et dans l'ensemble des villes du commissariat à partir de la fin du mois de juillet 1941. Gérés par un Judenrat, ces ghettos accueillent dans un premier temps les Juifs non massacrés de la région.

Rapidement surpeuplés, ces ghettos sont des mouroirs pour la population juive qui se retrouve parquée dans des conditions effroyables. À partir de l'automne 1941, ces ghettos accueillent, conformément aux consignes données par Hitler, le 25 octobre 1941, lors d'une réunion à laquelle ont été conviés Himmler et Heydrich, les populations juives de l'Altreich (le Reich dans ses frontières de 1937), déportées officiellement vers les ghettos de Minsk, de Riga et de Kovno. Cette déportation est organisée depuis le Reich par la police allemande, Gestapo et Schutzpolizei: des listes de Juifs sont dressées par ville, chaque Juif reçoit non seulement un numéro mais également des consignes pour l'organisation de son départ : solder ses dettes, vendre ses biens, ce qui peut être emporté (biens, nourriture...), date à laquelle il doit se tenir prêt au départ. Les Juifs sont donc envoyés dans les ghettos de l'Ostland, vidés de leurs habitants à la fin de l'été, conformément aux consignes de Himmler données à ses subordonnés au mois de novembre.

Malgré les ordres de Himmler, les occupants des premiers convois en provenance du Reich et du Protectorat sont exécutés. Rapidement, il apparaît aux responsables de ces ghettos que la mise au service de l'économie de guerre du Reich constitue la seule chance de survie des populations qui y sont regroupées. Les habitants de ces ghettos survivent tant bien que mal durant l'occupation allemande, victimes de l'arbitraire des troupes allemandes et des populations baltes. Cette politique d'éradication des ghettos les uns après les autres, même si elle se heurte à une résistance sporadique, entraîne le renforcement, par des Juifs qui parviennent à s'évader, des mouvements de résistance, puissamment structurés dans les forêts de Biélorussie. A l'automne 1941, alors que la déportation les Juifs du Reich vers l'Est est décidée, la SS propose la création de camps de travail, pour tenter d'utiliser les Juifs comme main d’œuvre forcée au service du Reich.

La création de camps de concentration dans le commissariat s'étend sur l'ensemble de la période d'occupation : en effet, durant l'automne 1943, le ghetto de Kovno est transformé en camps de concentration, mais au mois de juin 1944, ce ghetto est évacué devant le succès de l'offensive d'été soviétique : les hommes sont déportés à Dachau, les femmes au Stutthof. À la suite des reculs allemands de l'été 1944, l'évacuation des camps de concentration des pays baltes sont décidés par Pohl et Himmler. Ainsi, au début de juillet 1944, les camps de concentration situés autour de Kovno sont évacués par les SS, causant 36 morts parmi les Juifs. Durant les deux premiers mois du conflit, environ 50 000 Juifs de Biélorussie et des pays baltes ont été assassinés, à la fois par les SS, la Wehrmacht, les Einsatzgruppen et les supplétifs baltes ou slaves de l'occupant. Dès l'occupation de Vilna, le 24 juin 1941, les collaborateurs baltes raflent les hommes juifs et les massacrent dans les bois proches de la ville, ou les battent à mort ; rejoints le 4 juillet par des unités de l'Einsatzgruppe A, ceux-ci participent aux tueries de masse, comprenant à partir du mois d'août les femmes et les enfants (seuls sont épargnés ceux qui sont capables de travailler). Les Juifs de Kovno subissent le même sort : 1500 sont massacrés dès la première nuit de l'occupation, les autres dans les semaines qui suivent.

Ce qui s'est passé en Lituanie concerne l'ensemble des pays Baltes, avec plus ou moins de rapidité : les 2000 Juifs d'Estonie sont exterminés avant la fin de l'année 1941, les 60000 Juifs de Lettonie l'ont été avant la fin 1942. Parmi ces derniers, les 30000 Juifs du ghetto de Riga, exterminés, sur ordre personnel de Himmler, entre le 29 novembre et le 8 décembre 1941 dans la forêt alentour, devant le commissaire du Reich et ses invités : devant se rendre à pied sur les lieux du massacre, les Juifs du ghetto, encadrés par 1700 gardes allemands et lettons, sont exécutés nus dans une fosse au moyen d'une balle dans la nuque ; à ces Juifs, s'ajoutent un millier de Juifs de Berlin, déportés sur ordre de Hitler, et exécutés dans les mêmes circonstances. Les tueries sont interrompues à la demande expresse de Himmler le 30 novembre, car la nouvelle qu'on massacre des Juifs allemands, âgés ou anciens combattants (Himmler avait pensé les déporter à Theresienstadt), commence à se répandre dans le Reich, en particulier via les lettres de soldats à leur famille. Peu d'Allemands sont dupes de la raison de ces rafles : ils sont conscients, que, raflés à partir du 21 octobre 1941, déportés vers l'Est les jours suivants, les Juifs de Berlin sont promis à la mort dès leur arrivée dans le commissariat. Cependant, le sort de ces Juifs est alors au centre d'un courant d'ordres et de contrordres émanant essentiellement de Himmler : au terme de ces consignes, ces Juifs ne doivent pas être exterminées dès leur arrivée, Himmler s'opposant fermement à leur extermination dès leur arrivée à Riga : au début de l'année 1942, sur 25000 Juifs allemands déportés, 10000 sont encore vivants.

Ainsi, les régions baltes, lieu de déportation des Juifs du Reich, sont le théâtre de leur meurtre en masse à la fin de l'automne 1941: les Juifs de Munich sont déportés vers Kovno où ils sont assassinés le 25 novembre 1941, malgré les consignes de Himmler. L'arrivée de ces Juifs du Reich a obligé les SS et leurs auxiliaires à faire place nette, en massacrant les anciens habitants des ghettos, pour permettre aux Juifs du Reich de se loger, en attendant leur exécution : ainsi, à Minsk, le 7 novembre 1941 et les jours suivants, après une mascarade à laquelle ils sont forcés de participer, 20000 habitants juifs du ghetto sont exécutés à la mitrailleuse par une unité de policiers SS, assistés d'auxiliaires baltes et biélorusses. Cet afflux de Juifs du Reich et de l'ensemble de l'Europe rend nécessaire, aux yeux des SS et de leurs supplétifs, la mise en place de nouveaux moyens d'extermination ; certains mettent alors au point un système de gazage à base de gaz d'échappement d'un moteur, mobile ou fixe. Expérimentés d'abord à Auschwitz, puis à Poltava, en Ukraine, les camions à gaz sont également utilisés dans le commissariat de l'Est.

Si, dans les régions baltes du commissariat, les Allemands savent pourvoir compter sur l'appui de nombreux supplétifs baltes, ils rencontrent de l'apathie ou des formes de résistances dans les régions slaves. Ainsi, en Biélorussie, comme dans l'ensemble des régions peuplées de Slaves du commissariat, la propagande antisémite allemande ne rencontre pas d'écho dans la population, de l'aveu même du commandement allemand : les populations russes et polonaises éprouvant, dans le Reichskommissariat, selon les endroits, une solidarité de classe (selon les mots d'un commandant allemand) envers les travailleurs juifs, ou un désintérêt pour ce qui touche à l'antisémitisme. Tout au long de l'année 1941, Himmler se rend dans le commissariat afin de se livrer à une inspection des opérations dont il a la responsabilité : ainsi, au mois d'août, Himmler effectue à Minsk un voyage d'inspection, à la fois pour inspecter les unités de la SS et assister à des exécutions de masse de Juifs et de partisans. De même, au mois de septembre, il se rend dans les pays baltes pour trois jours : atterrissant à Libau le 18 septembre, il ordonne l'exécution des Juifs de la ville.

En Ruthénie Blanche, placée sous la férule d'Erich von dem Bach-Zelewski, le génocide, après les massacres de masse de l'été 1941, devient systématique à partir du mois d'octobre 1941  : les hommes, mais aussi les femmes et les enfants, doivent être exécutés alors que jusqu'à ce moment, seuls les hommes étaient fusillés ; de plus, à partir de la fin septembre, des unités de la police militaire, du SD et de supplétifs lituaniens sillonnent la Biélorussie, comprenant alors des zones sous administration civile et des zones sous contrôle de l'armée, en raisons de la proximité du front, et exécutent les membres des petites communautés juives de la région, non seulement dans les villes, mais aussi dans les campagnes ; ces unités se rendent responsables de la mort de 190000 Juifs avant la fin de l'année. En 1943, le 21 juin, Himmler ordonne la liquidation des ghettos installés dans le commissariat. Dans ce contexte, marqué par la liquidation du ghetto de Varsovie, les habitants des ghettos du commissariat sont massacrés, ghetto après ghetto : d'abord, les trois quarts des habitants du ghetto de Minsk en juillet, puis celui de Vilna en septembre. Dans l'intervalle, les habitants des ghettos des petites villes sont massacrés. Ainsi, durant l'hiver 1943-1944, le Ghetto de Kovno, devenu par la force des choses un camp de concentration, est progressivement vidé de ses habitants, opération accélérée au mois de juin 1944, les femmes étant déportées au Stutthof, les hommes à Dachau.

En Biélorussie, la configuration du territoire, la zone des marais du Pripiat est propice à l'organisation de vastes zones de maquis. Dès les premiers mois de l'occupation, les premiers maquis se mettent en place, organisés autour de soldats qui sont parvenus à échapper à la captivité ou évadés, de Juifs évadés des ghettos et de représentants de la population locale. La résistance commence à s'organiser dès l'appel de Staline à la guerre de partisans, le 3 juillet 1941, mais cet appel à la mobilisation rencontre peu d'échos dans les premiers mois de l'occupation, jusqu'à l'hiver 1941-1942. Les autorités nazies semblent s'en réjouir : Hitler évoque, lors d'une réunion le 16 juillet 1941, les possibilités ouvertertes par les opération de contre-guérilla : les troupes allemandes disposent ainsi d'un prétexte pour détruire des village. Les premiers partisans soviétiques sont des soldats soviétiques séparés de leurs unités lors des succès allemands du début de l'été 1941, qui se sont réfugiés dans des zones difficiles d'accès et commencent à s'organiser à partir de l'automne. Ces mouvements de résistance constituent à partir de l'hiver 1941-1942 une épine dans le pieds des forces d'occupation allemandes présentes en Biélorussie. Ils montrent leur efficacité lors de la libération de la Biélorussie durant l'opération Bagration, en paralysant totalement pendant plusieurs jours, au moyen de nombreux sabotages, le réseau ferroviaire utilisé par les Allemands.

Pour tenter d'endiguer le développement de ce mouvement de résistance, très dommageables à la fois pour l'approvisionnement du front et pour l'exploitation des territoires, sont affectées dans un premier temps des unité de réserve, ne montrant pas la même combativité que les unité d'active, puis, à partir de la fin 1942, sept divisions entières. De plus, à partir de l'automne 1941, malgré l'hostilité de Hitler, sont mises en place des unités de supplétifs volontaires. Leur recrutement est officialisé par une directive de Hitler du 18 aout 1942, puis, en juin 1943, interdit, par ordre de Hitler. D'autres mesures de contrôle de la population sont mises en place: en Estonie, les hommes de 15 à 65 ans doivent être enregistrés et un laisser-passer leur est délivré.

Rapidement, des opérations de contre-guérilla sont mises en place, des manœuvres communes entre les différentes unités en postes à l'Est (Wehrmacht, SS, police) organisées. Ainsi, au cours d'entrainements communs au cours du mois de septembre 1941, des officiers d'unités de l'armée et d'unités SS insistent auprès de leurs troupes respectives sur les liens qui existent entre les partisans et les Juifs, alors en cours d'extermination dans le commissariat. Les officiers de l'armée, y compris les officiers généraux, émettent des ordres du jours dans lesquels l'accent est mis sur la lutte contre les « ennemis du Reich », sans plus de précision, mais certains militaires sur le terrain adoptent une définition large de ces adversaires: les soldats de l'armée Rouge séparés de leur unité, les Polonais, les Juifs, les tsiganes et bien entendu les partisans.

Les instructions de l'OKH au sujet des opérations dirigées contre les maquis sur le front de l'Est insistent toutes sur la nécessité de mettre en application des mesures très strictes à l'encontre des partisans, mais en 1942 oscillent entre deux politiques à l'égard des civils: en aout 1942, les consignes de Hitler mettent aussi l'accent sur la nécessaire collaboration des populations civiles, alors qu'en octobre de la même année, il défend la nécessité d'une brutalité sans limites, pourvu qu'elle soit efficace, comme le rappelle une note de l'OKW de la fin de l'année. Modèle des actions de guerre contre les partisans, l'Opération Bamberg se déroule entre le 26 avril et le 6 mai 1942 dans les Marais du Pripiat: deux régiments d'infanterie et un bataillon de police encerclent une zone de 750km², puis ratissent la zone en allant vers son centre, brûlant et pillant les villages pour priver les résistants de leur base, elle se solde pour les Allemands par la mort de 7 soldats et 47 blessés, tandis qu'on compte entre 3500 et 6000 tués parmi les habitants et les groupes de résistants. Durant la période d'occupation allemande, 5295 villages sont ainsi anéantis dans le commissariat, dont les deux tiers en 1943.

L'année 1943 marque ainsi un pic des actions militaires allemandes en Biélorussie. En effet, à partir de ce moment, les responsables allemands allient lutte contre les partisans et déplacements de population, par des évacuations créant ainsi des zones mortes, appliquées pour la première fois en juillet 1943, conformément à un ordre de Hitler ; ces zones vidées de leur population doivent être utilisées pour la culture du kok-sagys, utilisé pour la production du caoutchouc synthétique. Cette politique est précédée par la mise en place de points forts, dans lesquels seraient concentrées les forces de sécurité, puis, à l'automne, se concrétise par la création de villages défensifs (une soixantaine en mars 1944), dont la population, organisée en service d'ordre, jouit d'avantages économiques et culturels. À cette politique s'ajoutent des opérations de nettoyages des zones contrôlées par la résistance : la plus importante de ces opérations, l'opération Cottbus, dans laquelle 17000 hommes sont engagés (des soldats, des supplétifs locaux, des policiers et des SS), vise à contrôler les zones de forêts du Nord-Est de Minsk.

Malgré les défaites allemandes de l'année 1943, le territoire du Reichskommissariat n'est véritablement menacé qu'à partir du début du printemps 1944. À partir du moment où les territoires du commissariat sont directement menacés, à la fin de l'année 1943, les autorités allemandes s'efforcent de favoriser le développement de la Biélorussie: en novembre 1943, on détache cette circonscription des pays baltes, octroyant à ces régions un statut autonome, formalisé en avril 1944, et un embryon d'armée. Parallèlement à cette politique tardive de soutien à un sentiment national biélorusse, la Wehrmacht transforme la Biélorussie en véritable forteresse, conformément aux ordres de Hitler, donnés dans le cadre de ces plans de défense rigide. En effet, celui-ci ordonne, le 8 mars 1944 la création, dans l'ensemble des territoires soviétiques encore contrôlé par le Reich, de 29 places fortes, destinées à gêner la progression soviétique et à faciliter la reconquête. Ces mesures n'empêchent pas la reconquête soviétique lors de l'Opération Bagration.

Durant cette opération, la Biélorussie est libérée en quelques semaines, à la suite de multiples opérations en profondeur menées par l'Armée Rouge. Cependant, le maintien d'une poche en Courlande, isolée du Reich seulement à partir de septembre, grâce à l'action de Schönerer, jusqu'aux derniers jours du conflit, assure une survie à l'administration du Reichskommissariat.


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