Cézanne Paul

Publié le par Roger Cousin

Cézanne est né à Aix-en-Provence le 19 janvier 1839 dans une famille aisée de la bonne bourgeoisie provinciale. 

Cézanne PaulSon père, propriétaire à Aix-en-Provence d’une prospère fabrique de chapeaux, vivait cependant quelque peu en marge de la société aixoise : il n’était pas marié avec la mère de son fils, une de ses anciennes ouvrières, lorsque ce dernier naquit, en 1839, et ne légalisa sa situation que cinq ans plus tard (une fille étant d’ailleurs née entre-temps), avant de s’établir comme banquier. Cézanne fit toutes ses études à Aix, acquérant une solide culture classique et se liant d’une profonde amitié avec quelques-uns de ses camarades de collège, au premier rang desquels Émile Zola, alors son confident le plus intime.

Son père le destinait au droit, et il s’inscrivit à la faculté d’Aix en 1858. Il suit des cours à l'École de Dessin et aménage un atelier au Jas de Bouffan, résidence que son père a achetée. Sa vocation artistique était pourtant déjà suffisamment affirmée  pour qu'il songe à aller étudier la peinture à Paris. Il finit par obtenir de son père, qui l’entretient, l’indispensable autorisation, et fait un premier séjour parisien au printemps et à l’été de 1861 lors duquel il fréquente l'Académie Suisse, où il rencontre Pissarro  et Guillaumin, mais échoue au concours d'entrée à l'Ecole des Beaux-Arts en raison d'un tempérament jugé trop excessif.

Il revient à Aix travailler dans la banque paternelle, mais repart un an plus tard pour Paris. C’en est désormais fini des faux départs, des hésitations sinon du découragement devant les difficultés du métier: Cézanne, définitivement, a décidé d’être peintre. Les années suivantes, où il alterne les séjours parisiens, les retours à Aix et les voyages en Provence, le voient suivre le chemin d'un étudiant indépendant, mais aussi respectueux de l'apprentissage traditionnel. Il travaille sur le modèle à l'Académie Suisse, fréquente le Louvre où il remplit de nombreux carnets de croquis d'après les maîtres et copie plusieurs tableaux.

Il continue à fréquenter Zola, qui le soutient dans ses efforts, intellectuellement, moralement et même financièrement, et fait aussi la connaissance de Bazille, RenoirMonet, Sisley. Par l'intermédiaire de Zola devenu l'ami de Manet, il rencontrera celui-ci en 1866. Les toutes premières oeuvres de Cézanne n'ont pas grand chose à voir avec celles de ses amis impressionnistes, dont il ne partage alors que l'ambition, le désir de nouveauté, et la révolte contre les normes académiques. Il est d'abord séduit par le romantisme de Delacroix, et fait entrer dans ses sujets et ses compositions les obsessions qui l'habitent. La violence dramatique de ses sujets est rendue par des couleurs sombres, comme dans "L'enlèvement" - 1867.  Il peint aussi de nombreux paysages et portraits dans un style réaliste inspiré de Courbet.

Cézanne étant un peintre autodidacte (il ne fera pas l'Ecole des Beaux-Arts et l'Académie Suisse ne dispensait pas de cours), sa peinture est alors moins homogène que celle de ses collègues impressionnistes, voire parfois maladroite. Cézanne, à partir de 1863, propose régulièrement des peintures au jury du Salon Officiel de Paris : elles y seront toujours refusées (à une exception près, un portrait, en 1882), malgré ses efforts et les appuis dont il pouvait disposer. Ses tableaux dénotent déjà une grande diversité thématique : portraits, scènes historiques ou religieuses, natures mortes, paysages de Provence... Grâce à la pension paternelle, le jeune peintre n'a pas les mêmes problèmes d'argent que certains de ses amis (MonetRenoir, Guillaumin).

En 1869, Cézanne rencontre Hortense Fiquet, un modèle qui va devenir sa compagne, mais craignant que son père, un être particulièrement borné et sévère, ne désapprouve cette liaison et remette en cause sa pension, Cézanne la lui cache donc, de même que plus tard la naissance d'un fils, Paul, en 1872, dont l'existence ne sera découverte par son père, fortuitement, qu'en 1878. Cette situation bancale durera en fait jusqu'au mariage, en présence des parents, en 1886. Le couple passe la guerre de 1870-1871 en Provence, puis revient s'établir à Paris. En 1872, il s'installe à Auvers-sur-Oise.Chargé de famille, Cézanne, sur les instances de Pissarro, s'installe en 1872 à Pontoise, puis à Auvers-sur-Oise (il y habite dans un logement fourni par le docteur Gachet), où tous deux travaillent en commun. Il rencontre Vincent Van Gogh et travaille dans la maison du docteur Gachet. En 1874, les impressionnistes organisent leur première exposition collective dans l'atelier du photographe Nadar et le public réserve un accueil peu encourageant, voire scandalisé, aux toiles de Cézanne

D'un tempérament fougueux et irascible, le « solitaire d'Aix » n'a vécu que pour la peinture. C'est Pissaro, sensible et tolérant, qui l'a aidé à s'éloigner des règles et des principes. Cézanne mettra à profit la technique « des petits traits de pinceau » qu'il va mêler à de larges touches en relief pour représenter des formes compactes, structurées par la lumière. Il s'éloignera de la technique impressionniste pour chercher au fond des choses leur forme éternelle, intrinsèque. Par la réflexion et l'observation, il va obtenir cette nouvelle « harmonie parallèle à la nature ». Ses dernières toiles contiennent une largeur de composition, une puissance de synthèse et une gamme de couleurs étendues en touches régulières qui annoncent la naissance imminente du cubisme.

Cézanne n'avait alors jusque là travaillé qu'en atelier, et il va suivre l'exemple de Pissarro et se consacrer surtout au paysage sur le motif. Leur collaboration sera très intense et bénéfique, Cézanne s'imprégnant de la manière impressionniste et confortant Pissarro dans sa volonté d'une composition spatiale plus construite.Sa première exposition personnelle, en 1895, se heurte encore à l'incompréhension du public mais lui vaut l'estime des artistes. Sa renommée devient internationale et il remporte à Bruxelles un grand succès lors des expositions des Indépendants. Le 23 octobre 1906, une pneumonie l'emporte, dans sa maison de la rue Boulegon, à Aix-en-Provence. Dans toutes les années qui suivirent, Cézanne entretiendra un dialogue permanent avec Pissarro et Guillaumin, avec lesquels il partage le souci d'une représentation exacte de la nature.

Pissarro obtint la participation de Cézanne à la première exposition impressionniste, en 1874 : ses œuvres y seront très mal reçues, et Cézanne refuse d'envoyer des toiles à la deuxième exposition, en 1876.  Il s'y résout pour la troisième exposition, en 1877, où ses tableaux seront à nouveau mal accueillis par le public, qui les juge plutôt lourds et d'une facture grossière. Les critiques s'en prirent avec une violence particulière aux tableaux de Cézanne.

Théodore Duret (1838-1927) écrit à ce sujet : "L'apport des novateurs en peinture ne s'est jamais produit, au XIXe siècle, sans soulever une opposition plus ou moins violente. Si les Impressionnistes étaient aussi maltraités à leur exposition de 1877, c'est qu'ils avaient atteint leur plein développement et qu'ils montraient réellement des œuvres d'un caractère différent de ce que l'on avait déjà vu. Cézanne était de tous celui qui excitait et devait exciter longtemps le plus d'horreur. On peut dire, pour caractériser l'opinion qu'on s'en formait, qu'il faisait l'effet d'un monstre, d'un ogre. Il avait mis du temps à pleinement se développer. A la première exposition de 1874, il envoyait "La Maison du pendu à Auvers", une œuvre déjà puissante, mais qu'il devait dépasser et qu'il dépassait en effet, en intensité de coloris et en originalité de facture avec "le portrait de M. Choquet" et les paysages exposés rue Le Peletier. "

Cézanne, dégoûté et meurtri, cessera toute participation aux expositions impressionnistes. Il va prendre ses distances avec ses amis et  se détache du groupe impressionniste. Il continue de travailler à Paris et dans les environs, tout en revenant régulièrement dans le Midi. A la fin des années 1870, Cezanne trouvera, plus tard que ses collègues, une forme achevée de peinture, son style personnel. Si Cézanne se rapproche d'un des principes fondamentaux de l'impressionnisme, qui consiste à se consacrer totalement sur la vision, il ne veut pas en rester à fixer seulement l'"impression" qui en résulte, mais bien "quelque chose d'aussi solide et durable que l'art des musées". "Le pont de Maincy" - 1882-85 compte parmi les premiers chefs-d'oeuvre de ce style personnel. Le traitement des couleurs des arbres, un vert profond appliqué légèrement, sans séparation nette entre ses petites particules de couleurs voisines, participe à la vision d'ensemble, quand l'organisation picturale du tableau reste bien marquée. Son tableau accepté au Salon de 1882 constitue une exception qui ne se renouvellera pas, et, refusé une nouvelle fois en 1884, Cézanne abandonne "la lutte pour Paris".

Cézanne peint ses paysages en Ile-de-France, et dans sa Provence où il sillonne les collines autour de la Montagne Sainte-Victoire. A côté des portraits, des natures mortes , Cézanne va s'intéresser au nu dans la nature, qu'il appellera "baigneuses". Relativement à l'écart du mouvement artistique, Cézanne travaille maintenant de plus en plus souvent et longuement en Provence, à Aix. Il garde des contacts avec Pissarro auquel il rend visite, et Renoir qui lui rend visite en 1882, puis en 1883 avec Monet. Le milieu des années 1880 marquera un tournant dans sa vie personnelle. « Paul peut avoir le génie d'un grand peintre, il n'aura jamais le génie de le devenir. » Ainsi Émile Zola annonce-t-il le drame de Paul Cézanne, toujours insatisfait de son travail. L'écrivain va plus loin : Claude Lantier, le personnage central de l'Œuvre, roman paru en 1886, est proche de Cézanne par la physionomie et le caractère. Zola en fait un peintre raté, pourtant chef de la nouvelle école de « Plein air » ; Claude finit par se suicider. D'une certaine façon, le roman peut se lire comme une revanche de la littérature sur la peinture et la description du groupe d'artistes tourne à la caricature. Manet, qui fit scandale au Salon des Refusés en 1863, a pu servir aussi de modèle au romancier. Pourtant, Cézanne a cru se reconnaître dans ce peintre : blessé, il a répondu à Zola une lettre d'une froide politesse qui a mis un terme définitif à leur amitié et rompt définitivement. La même année, la mort de son père le met en possession d'une fortune suffisante pour lui assurer définitivement son indépendance.

Ses peintures ne seront que très rarement montrées au public : en 1889 à l'Exposition universelle, en 1887 et 1890, avec le groupe des XX, à Bruxelles. En 1895, la rétrospective organisée par Ambroise Vollard, jeune marchand d'art de 27 ans, où 150 de ses oeuvres sont exposées, allait marquer un tournant pour Cézanne, jusqu'alors rejeté au Salon et peu apprécié lors des expositions impressionnistes. Cézanne est alors découvert: par ses anciens amis, qui ignoraient en fait beaucoup de son évolution, mais aussi par de jeunes artistes pour qui il est un point d'ancrage, une référence immédiate. Petit à petit va naître et croître une reconnaissance, à l'origine surtout le fait de jeunes peintres, comme Émile Bernard ou Maurice Denis, qui voient en lui un maître autant qu'un précurseur, puis aussi de quelques rares critiques perspicaces, Gustave Geffroy, Thadée Natanson, Roger Marx, Rilke.

Sa réputation ne va plus cesser de grandir et de s'affirmer (Maurice Denis peint en 1900 "L'Hommage à Cézanne" aujourd'hui au musée d'Orsay), avec de nouvelles expositions, chez Vollard en 1898, au Salon des indépendants puis au Salon d'automne (1899, 1904, 1905, 1906). De nombreux peintres viennent alors voir le Maître à Aix. Toutefois c'est seulement un siècle après la première grande exposition que lui consacra son marchand, Ambroise Vollard, en 1895, et qui le révéla véritablement à ses contemporains, que Cézanne fut véritablement consacré dans son pays : souvenons - nous de cette exposition qui s'est tenue à Paris au Grand Palais et à Londres en 1995. C'est le succès enfin reconnu. Le rôle des amateurs dans cette reconnaissance fut tout aussi essentiel, de son vivant comme après sa mort : Victor Choquet, le petit fonctionnaire collectionneur des impressionnistes, a à sa manière, contribué à donner sa stature définitive à un peintre dont il posséda des ensembles exceptionnels.

Décrié à ses débuts, et encore assez tard dans sa vie, Cézanne est aujourd'hui une figure capitale de l'histoire de l'art. Sa participation au mouvement impressionniste, somme toute relativement mineure, compte moins que la place qu'il occupe entre le XIXe et le XXe siècle, entre d'une part le romantisme de Delacroix et le réalisme de Courbet, qui le marquèrent si fortement à ses débuts, et, de l'autre, les mouvements de la peinture contemporaine depuis le cubisme qui, à des degrés divers, se réclamèrent tous plus ou moins de lui. Il n'est pas sûr que le bruit fait maintenant autour de son œuvre aurait vraiment réjoui le Cézanne des dernières années, qui redoutait par-dessus tout qu'on le récupérât, qu'on lui mît “le grappin dessus”. La peinture fut pour lui avant tout un travail d'ouvrier, un travail solitaire, sauf à de rares moments, presque pénible, pratiqué sans interruption. De même le dessin, dont on oublie trop souvent qu'il s'agit d'un élément essentiel de son processus créatif

Cézanne plaçait très haut les fins de l'art, voulant produire des tableaux “qui soient un enseignement”. Aussi ceux-ci sont-ils de plus en plus réfléchis au fur et à mesure qu'il vieillit, mûris dans l'introspection d'un artiste qui, cependant, se donnait comme premier maître la nature: “On n'est ni trop scrupuleux, ni trop sincère, ni trop soumis à la nature; mais on est plus ou moins maître de son modèle, et surtout de ses moyens d'expression”, écrivait-il en 1904. Cette tension entre la réalité objective et sa transposition esthétique est au cœur de sa démarche. Ainsi s'explique pourquoi Cézanne a pu être un modèle pour les générations qui l'ont suivi, alors même qu'elles employaient des chemins divers et contradictoires entre eux.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article