Le Vigan Robert

Publié le par Mémoires de Guerre

Il se nommait vraiment Robert Charles Alexandre Coquillaud, et il naquit le 7 janvier 1900, rue de la Charbonnière à Paris, dans le 18e.

Le Vigan Robert
Le Vigan Robert
Le Vigan Robert
Le Vigan Robert
Le Vigan Robert
Le Vigan Robert
Le Vigan Robert
Le Vigan Robert
Le Vigan Robert
Le Vigan Robert
Le Vigan Robert

Il dira : "Je suis né dans le quartier des «boxons»" ! Mais pour le public, il s’appelle Robert Le Vigan. Pourquoi ? Tout simplement, parce qu'un souvenir lui est resté de sa petite enfance , quand il récitait par cœur les départements : "Gard. Chef-lieu Nîmes, sous-préfecture Alès, Le Vigan …" la petite histoire ajoute qu’il n’y aurait jamais mis les pieds ! Son père d’origine basque est médecin-vétérinaire, quant à sa maman , c’est une bretonne. Plusieurs biographe écrivent qu’il est fils unique. Mais Tinou, sa première épouse, révèle l’existence d’une sœur et d’un frère … Ce n’est encore qu’un bébé quand la famille s’installe à Villemomble (banlieue parisienne Nord Est). Le jeune Robert y passera toute son enfance et son adolescence. C’est un excellent élève et son père rêve d’en faire son successeur. Mais le jeune Robert ne tient pas à embrasser cette carrière. Il a un professeur de philosophie passionné de théâtre qui va lui présenter son ami Georges Berr, auteur dramatique.

Il entre ainsi au Conservatoire au lieu de passer sa 2e partie de baccalauréat. Il décroche le 2e prix de comédie à la fin de la première année (1918) ét décide alors de se “lancer”. A cette époque, il se fait appeler Ganville. Il devient Le Vigan en 1920. La vie privée qu’il mène alors est une “vie de patachon”, dans son studio du 12 de la rue Girardon, sur la Butte de Montmartre, en compagnie d’une joyeuse bande de gais lurons : Dalio, Guy Derlan et Jean Brochard sans compter toute une petite troupe de jeunes demoiselles aussi effrontées que peu vêtues … Cependant, cette vie manque tout de même d’intensité. Heureusement il y a le théâtre pour lequel il est souvent sollicité. Il joue aussi bien du Molière («Le misanthrope») , du Dostoïevski («L’idiot») , du George Bernard Shaw («La grande Catherine») … Jusqu’en 1942, les théâtres parisiens le produiront , servant de grands auteurs comme Mac Orlan, Cocteau, … En tout, il aura fréquenté une centaine de scènes. Cela ne l’empêchera pas de se produire aussi dans des cabarets comme "Le moulin de la chanson".

Ses maîtres de l’époque sont Louis Jouvet, Gaston Baty, sans compter les chansonniers Paul Colline, Dranem, Jean d'Yd ou Falconetti. Il joue justement, pour la troupe de Louis Jouvet, «Donogoo» de Jules Romain lorsque Julien Duvivier le remarque en 1931 et le choisit pour «Les cinq gentlemen maudits». Ce rôle ne sera pas son meilleur emploi … et de loin ! Il aura cependant des partenaires prestigieux en la personne de Harry Baur et de René Lefèvre. C’est ici le début d’une carrière malheureusement trop courte si l’on pense au talent immense de ce comédien hors-normes. Sa carrière au cinéma couvre 13 années au bout desquelles on l'aura vu dans une soixantaine de films. Et quels films ! Chef de file de ceux que l’on classe dans la catégorie des “excentriques”, Le Vigan marque sa présence même dans les plus petits rôles … Son physique est agréable, même si à l’époque la gente féminine plébiscite Henri Garat ! Robert ? C’est la canaille parigote … Les femmes, il les aime mais il papillonne … Lui et sa bande de copains, qui compte maintenant les peintres Gen Paul et Daragnès, le caricaturiste Ralph Soupault, l’acteur marseillais Doumel et les écrivains Marcel Aymé et Louis-Ferdinand Céline, animent bruyamment les soirées de la butte. Le Rendez-vous de toute cette équipe de noceurs est l’atelier de Gen Paul, voisin du Moulin de la Galette. Les amours ? Sur le tournage de «Golgotha», Robert avait fait la conquête d’une petite figurante, Tinou, de son vrai nom Antoinette Lassauce , qu’il épouse le 3 janvier 1936. Mais la fidélité n’est pas sa qualité première et une pulpeuse demoiselle répondant au nom de Pomme aura également ses faveurs. Il divorcera d’ailleurs le 3 avril 1943 pour adultère, non sans éclat, la belle ayant trouvé un autre compagnon.

Goupi Tonkin … Revenons à sa carrière au cinéma : curieusement, il n’aura presque jamais tenu de premiers rôles, sauf dans le court métrage de Pagnol, «L’article 330» (1934), une adaptation du texte de Courteline , et dans «Golgotha» de Julien Duvivier, bien sûr . Il va s’imposer par contre dans des personnages de composition, éclipsant les jeunes premiers un peu mièvres de l’époque. Ce qui singularise Robert le Vigan, c’est qu’il “change d’être”. Il se glisse dans la peau du personnage et il devient absolument «ce personnage». Pour arriver à cela, il met en place tout une panoplie d’expressions bien à lui, de rictus (Ah ! son rire moqueur, agressif, presque hystérique), d’attitudes inattendues ! C’est un risque, bien sûr, et on peut, pour parler familièrement, y laisser des plumes ! Goupi mains rouges - 1943. "S’il fallait ne retenir qu’un rôle, ce serait Tonkin dans le film de Becker. Colonial ravagé par le paludisme, Le Vigan s’abat sur son hamac, pérore, mendie, injurie, grimpe aux arbres, avec une frénésie tragique qui mériterait d’en faire un héros de l’actor’s studio". Antoine Perraud – 1989 Télérama.

Un artiste au sommet de son art ! Que les visiteurs de L’Encinémathèque qui ne connaissent pas très bien ce comédien visionnent ce chef-d’œuvre (le film existe en DVD). On peut s’amuser au jeu du "Qui jouerait Tonkin dans un remake de maintenant ". Personnellement je n’ai pu avancer un nom … L’histoire : Dans une ferme de Charente, vit tout une famille : celle des Goupi ! C’est une tranche de vie de cette famille qui nous est contée. Rien ne manque : le mystère, un trésor caché, des relations tendues, un centenaire, un colonial nostalgique, un parisien, un instituteur, un innocent, un meurtre et donc un meurtrier, une jolie fille au nom de fleur, une histoire d’amour … Viennent compléter ce générique riche en talents, Louis Seigner qui campe l’instituteur et Marcel Péres le gendarme. Et bien sûr, Goupi Tonkin est Robert le Vigan, le colonial nostalgique de l’Indochine qui vit dans une case reconstituée comme celle qu’il avait là-bas. Dans ce rôle, Le Vigan est “géant”. La scène de l’arbre est le morceau d’anthologie du cinéma par excellence … Tonkin grimpe … grimpe … vers l’absolu … vers la démesure, "chacun de ses mots est un défi au vide" dira Frédéric el Guedj : "Je vois le soleil … Je suis le soleil …". Tous les techniciens du film ont cru vraiment à l’accident lors du tournage, tant l’acteur était le personnage. Il ne jouait pas Tonkin, il " était" Tonkin. "Vous avez bien cru que cela y était !" lancera l'acteur à toute l’équipe en riant ! "Quelle exclusivité cela aurait fait !" Insaisissable Tonkin, funambule aux rêves fous, aux regards hallucinés et aux rires stridents … "Mon pauvre Tonkin" murmurera longtemps Fernand Ledoux.… Les extérieurs ont été tournés en Charente, à Villebois-Lavalette, plus exactement au lieu-dit Tournesou.

En septembre 1995, à propos de ce film, Blanchette Brunoy devait apporter un témoignage émouvant … Nous avons commencé par «Goupi Mains Rouges», car c’était “le” film … Evoquons maintenant les autres rôles de Robert, avant … et après ! Marcel Carné l’avait initialement choisi pour interpréter le rôle qui finalement sera tenu par Pierre Renoir, après que Michel Vitold et Alcover aient eux aussi été pressentis. Le Vigan devait tenir le rôle de Jéricho. Mais, nous sommes en 1943. Le Vigan, qui s’est mis de lui-même en fâcheuse position, doit s’enfuir … Il laisse ainsi ce joli rôle. Plus tard, Arletty évoquera l’interprétation de Pierre Renoir, en disant que l’œuvre y avait gagné en pittoresque mais y avait sûrement perdu en humanité, humanité que Robert aurait su y mettre. Une photo a cependant été prise pendant les essais … "Le mauvais chemin …"

Il nous faut bien aborder le côté que nous n’aimons pas du tout chez Robert le Vigan, “la Vigue” comme l’appelait Céline. Ne nous trompons pas : il n’est pas question pour nous d’excuser l’inexcusable, et encore moins de pardonner l’impardonnable ! Le Vigan a fauté gravement et il a payé lourdement , sûrement plus lourdement que d’autres qui avaient commis des choses encore plus graves. "On mange toujours les fruits de ses actes" (Robert le Vigan, citant Boudha, dans une lettre à son ami Pierre Dudan). La malédiction pour lui a commencé le jour où il est devenu l’ami, le frère, mais aussi le porte-voix, le bouffon du sulfureux romancier Louis-Ferdinand Céline, l’auteur du célèbre et sublîme «Voyage au bout de la nuit». La guerre … Céline exprime son racisme, son anti-sémitisme de façon effrayante et il se sert de La Vigue qui, avec son talent de comédien, va entrer dans ce jeu sinistre sans la moindre hésitation. Les propos tenus par Robert sur "Radio Paris" sont à vomir (il travailla pour la Propagandestaffel de 1941 à 1944) et il est inutile de les reproduire ici, ils ont fait suffisamment de mal comme cela. Coupable, Le Vigan ? Certainement ! Victime ? Oui, aussi ! Victime de son amitié sans recul pour un homme qui s’est appuyé sur lui pour réaliser ses propres fantasmes, victime d’une époque douloureuse, La Vigue, insaisissable s’enferrera dans son égarement idéologique. Robert, nous l’avons dit est naturellement un provocateur, un être presque toujours dans la démesure, très intelligent mais en même temps très faible ! Céline l’avait sous sa coupe. Céline lui-même écrivait :

"La Vigue ? …acteur né … vous lui disiez :

- La Vigue, t’as tué ta maman !
- Gi ! Pote ça y est !
 … Vous le voyiez tout changer devant vous, en monstre aux assises, la mine, la dégaine …
- Maintenant t’es Javert …maintenant Valjean … Il changeait d’être.
"

Alors, victime d’un tempérament de démesure qui, malgré son intelligence, ne lui permettait sans doute pas de garder raison, ne continuait-il pas à jouer un rôle ? Marginal et exentrique : "Il dormait" , rapportait Madeleine Renaud, " avec une hache et un vélo, pour se défendre et s’enfuir". Plein de contradictions, il restera pourtant l’ami de Jacques Becker, Pierre Chenal ou Jean-Benoît Lévy qui sont d’origine israélite. Il aura beaucoup apprécié Harry Baur … Allez comprendre ! Le 15 août 1944, alors qu’il fait des essais pour «Les enfants du paradis», il est contraint de s’enfuir à Baden-Baden rejoindre Céline. Avec Lucette (Madame Céline) et le chat Bébert ils vont errer dans l’Allemagne détruite. Son amitié pour l’écrivain connaît des hauts et des bas. Début 45, Céline s’expatrie au Danemark, laissant son ami malade en Allemagne avec un autre auteur, le compromettant Lucien Rebatet. Complètement perdu, isolé, il essaie de gagner la Suisse puis l’Autriche et il est finalement arrêté le 18 avril 1945 par la Sécurité militaire, et se retrouve à la prison de Fresnes. Il est inculpé pour “intelligence avec l’ennemi”. Robert y apparaît vêtu d’un vieux pardessus, les cheveux gris tirés en arrière, le regard fiévreux et halluciné. Un procès un peu expéditif et burlesque, le président Castel s’entêtant à nommer Julien Duvivier, Duverrier, Jean Becker au lieu de Jacques , et évoquant le film de Christian-Jaque, «Le crime du bonhomme Noël». Pendant ce procès, Le Vigan continuera à jouer son personnage, provoquant, pérorant, se refusant à accabler Céline malgré les conseils de son avocat, maître Charpentier … Ses amis présents, Fernand Ledoux, Madeleine Renaud, Jean-Louis Barrault, Pierre Renoir, Jacques Becker, qui le connaissaient si bien, plaideront la folie.

Mais le couperet tombera lourdement : 10 ans de travaux forcés et l’indignité nationale à vie. Notons que les faits qui lui étaient reprochés tenaient à ce langage lamentablement orienté à la radio, ces refrains satiriques fredonnés contre Radio Londres. Mais il n’a pas été accusé de dénonciation ou de complicité. Céline s’en sortira mieux, car plus sobre dans son comportement, et il sera réhabilité plus vite ! Il figure sans problème dans les manuels de littérature "Lagarde et Michard" des lycéens ! D’autres comédiens également inquiétés s’en sortiront sans trop de difficultés. Le Vigan est emprisonné à Agen puis à Rouen. Libéré de façon conditionnelle en 1948, il retrouve ses amis et espère reprendre sa carrière mais il est victime d’une tentative d’assassinat. «Il faut que je parte, on en veut à ma peau» écrit-il à Julien Duvivier. Jacques Becker l’aide à partir en Espagne où il tiendra quelques petits rôles. Il a toujours le même talent mais le cœur n’y est pas vraiment … Il décide de s’exiler en Argentine. Là-bas, Robert le Vigan va tourner quelques films de second ordre, sans pour cela être mauvais. Il exercera plusieurs métiers : chauffeur de taxi, enseignant de français et de grec (qu’il avait retravaillé en prison), … Ses amis français Arletty, Pierre Chenal, Renée Faure , Michel Auclair, Daniel Gélin et d’autres, feront tout pour le rencontrer quand ils seront de passage à Buenos-Aires. Mais il se retire dans une petite agglomération à 400 km de la capitale argentine, Tandil. En France, un groupe de comédiens et journalistes gardera le contact avec lui, l’incitant à revenir. Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud sont prêts à l’accueillir sur la scène de l’Odéon. Il se refusera ce retour, voulant trouver l’oubli …

Une chaîne d’amitié se formera pour lui adresser des secours , dont feront partie, outre ses amis déjà cités, le journaliste Henri le Boterf qui écrira un livre sur lui, , Marc Dantzer, Claude Beylie et André Bernard - qui eux aussi écriront le livre «Robert Le Vigan» et qui entretiendront une correspondance avec l’exilé - , les comédiens Henri Vilbert, Jean-François Calvé et Maurice Ronet. Mais Robert n’oubliera pas jusqu’au dernier moment l’artiste qu’il était dans l’âme … "Je crois que je serais meilleur maintenant que jamais auparavant" dira-t-il vers la fin de sa vie. Une grosse zone d’ombre subsiste mais qui n’étonne point ceux qui le connaissaient bien : à aucun moment Le Vigan ne formulera de regrets, de mea-culpa. Sans doute par rancœur et par orgueil … Véritablement damné par Céline, il continuera même à se perdre dans des écrits désabusés et dégoulinant de prédilections apocalyptiques, racistes et irréalistes … A côté de cela, il écrira des lettres tendres, respectueuses, de son exil argentin … La Vigue, personnage capable du meilleur comme du pire, sans doute attachant et compliqué, ambigu, mais trop souvent perdu … Malade, souffrant , il ira d’hôpital en hôpital, avant de décéder à Tandil, après une douloureuse agonie, le 2 octobre 1972. Sa deuxième épouse, Edmée, le suivra 4 ans plus tard. Une cérémonie sera organisée à Notre-Dame-des-Victoires à Paris, qui réunira ses proches amis. Sans son livre «Le métier de comédien», Maurice Ronet confie que, si Robert avait été disponible, il aurait aimé lui confier le rôle de Bartleby, personnage central de son film (il en était le metteur en scène). Ce rôle a été finalement tenu par Mickaël Londsale. En souvenir de Robert, Maurice a situé une scène dans l’église Notre-Dame des Victoires.

Filmographie

Publié dans Acteurs et Actrices

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article