Rebatet Lucien

Publié le par Mémoires de Guerre

Lucien Rebatet, né le 15 novembre 1903 à Moras-en-Valloire, où il est mort le 24 août 1972, est un écrivain, journaliste et critique musical et cinématographique français.

Rebatet Lucien
Rebatet Lucien
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Rebatet Lucien
Rebatet Lucien

Ayant débuté à l'Action française, il rejoint en 1932 l'hebdomadaire Je suis partout qui se réclame du fascisme et qui devient à partir de 1941 le principal journal collaborationniste et antisémite français sous l'Occupation. En 1942, il publie Les Décombres, féroce pamphlet antisémite. Condamné à mort à la Libération, puis gracié, il reste en prison jusqu'en 1952. Il abandonne alors la polémique, se consacrant à la critique cinématographique et à sa carrière d'écrivain en publiant son œuvre majeure, Les Deux Étendards, en 1951. Fils de Pierre Rebatet, notaire, et de Jeanne Tampucci (petite-fille du poète Hippolyte Tampucci), il fréquente le collège mariste Sainte-Marie de Saint-Chamond (Loire). Après avoir abandonné des études de droit à l'université de Lyon, puis de lettres à la Sorbonne, il entre en avril 1929 — malgré un profond mépris pour le camp de la « Réaction » — comme critique musical au journal nationaliste et monarchiste L'Action française, où il écrit sous le pseudonyme de François Vinteuil, puis sous celui de François Vinneuil. Le 30 avril 1932, il devient journaliste à Je suis partout, où son style et ses convictions vont s'affirmer. Il épouse Véronique Popovici, le 14 septembre 1933, à Galatz, en Roumanie.

Il signe des articles comme « Le Cinéma par ceux qui le font », « Les Étrangers en France. L'invasion », « Les Émigrés politiques en France ». Il accueille avec enthousiasme la parution du pamphlet ouvertement antisémite de Céline, Bagatelles pour un massacre. Rebatet se révèle en effet un antisémite virulent. Outre les juifs, il attaque le communisme, la démocratie, l'Église et, après des enquêtes en Allemagne et en Italie, se proclame fasciste.  Mobilisé en janvier 1940, Lucien Rebatet est libéré le 15 juillet 1940 et rejoint Vichy où il travaille à la radio. De retour à Paris, après un passage au journal Le Cri du peuple de Jacques Doriot, il revient à Je suis partout. Il signe « Les Tribus du cinéma et du théâtre » et « Le Bolchévisme contre la civilisation ». Il collabore au journal L'Union française. En 1942, il publie Les Décombres, où il désigne les Juifs, les politiques et les militaires comme responsables de la débâcle de 1940 — sans pour autant épargner les autorités de Vichy. Il y explique que la seule issue pour la France est de s'engager à fond dans la collaboration avec l'Allemagne nazie. Ce pamphlet est tiré à quelque 65 000 exemplaires sous l'Occupation. Le livre est désigné comme « livre de l'année » par Radio Paris et souvent qualifié de « best-seller de l'Occupation ». Comme tous les collaborationnistes désireux que la France entre en guerre aux côtés de l'Allemagne, il se déchaîne notamment contre Maurras qui répliqua en évoquant « un gros crachat de 664 pages produit d’un cacographe maniaque, nabot impulsif et malsain. » Rebatet dédicace à Marcel Déat un exemplaire de son ouvrage Gott strafe Maurras c'est-à-dire Dieu punisse Maurras.

Fasciste, antisémite et anticommuniste parmi les plus virulents, Rebatet témoigne dans ses écrits, y compris les plus infâmes, d'une qualité littéraire reconnue même par certains de ses adversaires les plus résolus. Son dernier article, publié le 28 juillet 1944, s'intitule « Fidélité au national-socialisme ». Rebatet fuit en Allemagne. On le retrouve à l'automne en compagnie de Louis-Ferdinand Céline, exilé comme tant d'autres collaborateurs à Sigmaringen (où d'anciens membres du gouvernement de Vichy créent un gouvernement en exil qui tient jusqu'en avril 1945).  À la suite d'un mandat d'arrêt lancé par le juge Zousmann, chargé de l'instruction, Lucien Rebatet est arrêté à Feldkirch le 8 mai 1945, il est jugé le 18 novembre 1946 en même temps que deux collaborateurs de Je suis partout, Claude Jeantet et Pierre-Antoine Cousteau : « la Justice ne souhaite pas seulement juger un homme. Elle a une ambition plus vaste : juger Je suis partout et, à travers lui la presse collaborationniste ». Rebatet et Cousteau sont condamnés à mort, Jeantet aux travaux forcés. Tous trois sont frappés d'indignité nationale. La société « Je suis partout » est dissoute et ses biens sont confisqués.

Sur le mur de sa cellule, Rebatet grave cette citation tirée du roman de Stendhal, Le Rouge et le Noir : « Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme. C'est la seule chose qui ne s'achète pas. ». Grâce à une pétition d'écrivains comprenant notamment les noms de Camus, Mauriac, Paulhan, Martin du Gard, Bernanos, Aymé et Anouilh, le nouveau président de la République Vincent Auriol le gracie le 12 avril 1947, et sa condamnation à mort – ainsi que celle de Pierre-Antoine Cousteau – est commuée en peine de travaux forcés à perpétuité, après cent quarante et un jours de chaînes. Détenu à la prison de Clairvaux, il cosigne en 1950 avec Pierre-Antoine Cousteau Dialogue de vaincus, où il relate, dans un dialogue avec son codétenu qui prend la forme de confessions, le sens de leurs engagements, leurs désillusions et leurs visions de l'avenir. Il achève en prison un roman commencé à Sigmaringen : Les Deux Étendards, qui est publié par Gallimard en 1951 grâce au soutien de Jean Paulhan. Cette œuvre est considérée par certains critiques comme un chef-d'œuvre, par exemple Antoine Blondin, Albert Camus ou George Steiner. François Mitterrand en aurait dit : « Il y a deux sortes d'hommes : ceux qui ont lu Les Deux Étendards, et les autres. ». Le roman ne remporte cependant aucun succès commercial, le passé politique de l'auteur – par ailleurs toujours emprisonné lors de la sortie de son livre – empêchant la reconnaissance de son talent littéraire.

Libéré le 16 juillet 1952 et d'abord assigné à résidence, Lucien Rebatet revient à Paris en 1954. Un second roman, Les Épis mûrs, est plutôt bien accueilli. Le roman suivant, Margot l'enragée, est refusé par Gallimard contre l'avis de Paulhan : Rebatet s'en montre lui-même peu satisfait et ne cherche pas à le faire publier chez un autre éditeur. Il reprend par ailleurs son activité de journaliste, travaillant pour Rivarol à partir de 1958. Lors de l'élection présidentielle de 1965, opposé à la candidature de Charles de Gaulle, Rebatet soutient au premier tour Jean-Louis Tixier-Vignancour, puis, au second, François Mitterrand. Ce choix, paradoxal en apparence, est d'abord dû à un antigaullisme demeuré intact, mais aussi à sa fidélité à l'idéal européen. Rebatet est désormais prêt à transiger avec la démocratie, seule capable selon lui d'unifier l'Europe après la défaite du fascisme. Jusqu'au bout, il restera fidèle au fascisme, bien qu'il soutienne de moins en moins l'antisémitisme, en raison de la législation en vigueur – le décret-loi Marchandeau du 21 avril 1939, interdisant la provocation à la haine raciale, a été rétabli en 1944 –, mais aussi par une modification de son regard sur les juifs : s'il ne renie rien de ses attaques antisémites d'avant 1945, il ne peut s'empêcher de porter un regard empreint de sympathie pour la nouvelle nation israélienne, en guerre contre les Arabes. En 1967, Lucien Rebatet soutient la guerre israélienne contre les États arabes : « La cause d’Israël est là-bas celle de tous les Occidentaux. On m’eût bien étonné si l’on m’eût prophétisé en 1939 que je ferais un jour des vœux pour la victoire d’une armée sioniste. Mais c’est la solution que je trouve raisonnable aujourd’hui. ». En 1969, il affirme « savourer le paradoxe historique qui a conduit les juifs d'Israël à défendre toutes les valeurs patriotiques, morales, militaires qu'ils ont le plus violemment combattues durant un siècle dans leur pays d'adoption. ». 

Rebatet ne parvient plus à se plier à la discipline d'écriture qui lui avait permis, durant son emprisonnement, de terminer Les Deux étendards. Il se lance dans la rédaction d'un nouveau roman, intitulé La Lutte finale mais, après en avoir écrit environ 1500 pages, échoue à le terminer. Il abandonne définitivement ce livre pour se consacrer à la rédaction d'Une histoire de la musique, publiée en 19698. Cet essai de Rebatet est régulièrement cité en référence, bien que les jugements portés tant sur les compositeurs que sur leurs œuvres soient souvent empreints de la subjectivité de leur auteur et très tributaires des préjugés esthétiques en cours à l'époque : dithyrambes réservés à quelques « grands » – souvent germaniques – (Bach, Mozart, Beethoven, Wagner, Richard Strauss), et relatif mépris pour Maurice Ravel, certains Scandinaves et Slaves comme Sibelius, Grieg, Tchaïkovski et pour la tradition lyrique française (Auber, Gounod, Thomas, Reyer, Massenet, Saint-Saëns, Bruneau, Charpentier). Sans surprise, Rebatet a des jugements tranchés sur Mendelssohn, Meyerbeer, George Gershwin, Halévy, qui voit son chef-d'œuvre, La Juive, qualifié « de terrible mélodrame médiéval et raciste ». Il fait toutefois preuve d'audace dans des choix modernes sur Boulez ou Xenakis.

Sur Rachmaninov, il écrit : « Parce que les virtuoses y trouvent leur content de prouesses mécaniques, ses quatre concertos pour piano et orchestre encombrent encore nos programmes. Démodés, creux, n’ayant même pas conservé leur brillant, ils sont pour notre temps le pendant de toute la friperie des Henri Herz, des Czerny, des Thalberg entre 1830 et 1850. Rachmaninov ne parvint jamais à un langage personnel pour nous dire ses chagrins qui étaient fort réels. » Lucien Rebatet n'a guère été clairvoyant quant à la remise à l'honneur de la musique ancienne, écrivant par exemple, en ce qui concerne la tragédie lyrique : « Quelle est réellement la valeur musicale de cette tragédie lullyste ? Nous ne pouvons guère la juger que sur lecture, ou sur des restitutions mentales à partir des fragments connus. Elle n'a plus guère de chances de reparaître au répertoire dont elle est sortie depuis si longtemps, et on ne l'a honorée en France d'aucune édition phonographique, comme les Anglais l'ont fait pour des ouvrages de Purcell dont la représentation scénique est non moins impossible. » Lucien Rebatet est également critique de cinéma et d'art, notamment de peinture. Sous l'Occupation, il écrit des chroniques cinématographiques dans Je suis partout et fréquente les cinéastes en vue (Becker, Carné, Grémillon). Après 1953, il tient une chronique cinématographique dans Dimanche Matin, puis Le Spectacle du monde et Valeurs actuelles. Il publie une grande partie de ces chroniques sous le pseudonyme de François Vinneuil, choisi en référence au personnage de Marcel Proust, M. Vinteuil, professeur et compositeur de musique dans La Recherche. Il utilise aussi les noms de Jean Limousin et Jean Capel. 

Publications

  • Une Contribution à l'histoire des Ballets russes, Paris, [éd. non indiqué], 1930 (brochure extraite de L'Action française du 26 décembre 1930).
  • Le Bolchévisme contre la civilisation, Paris, Nouvelles études françaises, [1940] ; 1941.
  • François Vinneuil, Les Tribus du cinéma et du théâtre Paris, Nouvelles éditions françaises, « Les Juifs en France », IV, 1941 ; Asunción, Éditions de La Reconquête, 2009.
  • Les Décombres, Paris, Éditions Denoël, 1942 ; Asunción, Éditions de La Reconquête, 2005 ; Paris, Éditions de L'Homme libre, 2006 ; Paris, Éditions Robert Laffont, collection « Bouquins », dans Le Dossier Rebatet, édition préfacée et commentée, suivie de L'Inédit de Clairvaux, 2015.
  • Les Deux Etendards, roman, 2 vol., Paris, Gallimard, 1951 ; 1971 ; 1977 ; 1991 ; 2007.
  • Les Épis Mûrs, roman, Paris, Gallimard, 1954. Réédition Le Dilettante, 2011.
  • « Préface » à Pierre-Antoine Cousteau, Mines de rien ou les Grandes mystifications du demi-siècle, illustrations de Ralph Soupault, Paris, Éditions Éthéel, 1955 ; Coulommiers, Déterna, 2004.
  • Marcel Aymé. L'« Épuration » et le délit d'opinion, suivi d'un article nécrologique de Pierre-Jean Vaillard, Liège, Éditions Dynamo, « Bimborions », 1968 ; 1969.
  • À Jean Paulhan, Liège, Éditions Dynamo, « Brimborions », 1968.
  • Une histoire de la musique, Paris, Robert Laffont et Raymond Bourgine, 1969 ; 1979 ; 1995 ; 1998.

Posthumes

  • Les Mémoires d'un fasciste, 2 vol., préface de Jean-Jacques Pauvert, Paris, éditions Pauvert, 1976.
    • 1. Les Décombres (version expurgée), 1938-1940
    • 2. 1941-1947
  • Le Diable à Matignon, illustré par Ralph Soupault, Éditions littéraires de France, 1980; 2012
  • 11 novembre 1918, armistice, avant-propos de Robert Poulet, Liège, Éditions Nationales, 1982.
  • « Lettre à Jean-André au sujet de l'“affaire Céline” », Van Bagaden, Céliniana, no 18, 1989 (Texte initialement paru le 1er septembre 1957 dans Dimanche-Matin).
  • Lettres de prison adressées à Roland Cailleux (1945-1952), édition établie, présentée et annotée par Remi Perrin, Paris, Le Dilettante, 1993.
  • Avec Pierre-Antoine Cousteau, Dialogue de vaincus, prison de Clairvaux, janvier-décembre 1950, texte inédit présenté et annoté par Robert Belot, Paris, Berg international, « Histoire des idées », 1999.
  • Les Juifs et l'antisémitisme, recueil d'articles parus dans Je suis partout en 1938 et 1939, Éditions du Bon Temps, 1999.
  • Fidélité au National-Socialisme, recueil d'articles parus dans Je suis partout et Révolution Nationale, Éditions du Silex, 2002.
  • « Préface » à Pierre-Antoine Cousteau, En ce temps-là, édition établie par Arina et Marc Laudelout, Coulommiers, Déterna, 2004. Proust digest, Via Romana, 2013.
  • Quatre ans de cinéma (1940-1944), textes (parus dans Je suis partout) réunis, présentés et annotés par Philippe d'Hugues, avec la collaboration de Philippe Billé, Pascal Manuel Heu et Marc Laudelout, Grez-sur-Loing, Pardès, 2009.
  • Les Étrangers en France, Asunción, Éditions de La Reconquête, 2009.

Publié dans Ecrivains, Journalistes

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